UNE PEINTRE



Aurore marchait sur un trottoir, en portant un cabas. Direction son logement. De ventrus pigeons, posés devant l’église, la suivaient du regard. Un léger vent frais soulevait les feuilles d’arbustes plantés là. Elle les contournait.

Les commerces fermaient, le temps d’une soirée. Trois lampadaires s’allumèrent. Des nuages noirs couvraient le ciel mais il ne pleuvait pas.

Aurore remonta la fermeture éclair de son blouson en cuir et regrettait une paire de collants, même celle avec les pompons, la plus moche, rangée tout en bas de l’armoire de sa chambre.

Un passage piétonnier de traversé.

La résidence principale approchait. Aurore parcourut une allée recouverte de graviers jusqu’à la porte d’entrée, monta trois petites marches en béton. Elle ferma derrière elle.

Sa demi-sœur Clara l’accueillit. Deux bisous d’elle, un sur chaque joue, en guise de bonsoir. Ensuite, une interrogation :

— Alors ? Ta journée ? Raconte-moi tout ! Je veux tout savoir ! Tu as rencontré un beau jeune homme ?

— Tu sais, moi, expliqua Aurore, c’est un peu la routine. Je peins…

— Tu étais où ?

— Au magasin. À côté. J’ai fait quelques courses. Pour le dîner.

— Et le prince charmant ?…

Aurore lui somma de répéter. Clara reformula :

— Tu as rencontré le prince charmant ?

— Quel prince charmant ?

— Oui, tu as raison. Les princes charmants, dans le coin, on en croise peu. On n’en croise pas. Moi, j’en ai toujours pas croisé, dans ce patelin.

— Ben tu vois, moi non plus.

— Mais la maison est belle.

— La maison est grande.

Clara évoqua les journées de sa demi-sœur passées dans le garage, qui lui servait d’atelier de peinture.

Aurore vida le cabas sur une table en bois, celle de la cuisine.

Puis les deux jeunes femmes s’activèrent à la préparation du repas du soir.

— Toi, tu me caches quelque chose ! lança Clara, entre deux pincées d’assaisonnement d’une volaille qu’elles venaient de plumer, une grosse dinde en provenance d’un élevage local.

— Je ne vois pas de quoi tu parles ?

En réponse, Aurore reçut un amical coup de coude, juste sous les côtes flottantes.

— Allez ! Tu peux me dire ? insista la demi-sœur.

— Ben non. J’ai rien à te raconter. C’est vrai.

— Ah non ?

— Non.

— Bon.

Un volet claqua dans la pièce voisine. Une occasion dont Aurore profita pour stopper la conversation, qui tournait en rond, de toute façon.

S’éloignant de Clara, elle se rapprocha d’une fenêtre. L’ouvrit en grand. Se pencha vers l’avant. Ausculta un crochet cassé enfoncé dans le mur.

Et comme souvent, ces dernières semaines, Aurore songea au coût élevé d’une réparation d’un élément de l’instable bâtiment. Sans réflexion abusive, elle décida d’un rafistolage improvisé.



Les demi-sœurs dînèrent dans la cuisine, en regardant un épisode d’une émission de télé-réalité. Lorsque le début d’une tempête, brièvement annoncée, ne stoppait pas la retransmission télévisuelle.

Après quoi, elles débarrassèrent la table. Aurore se chargea de la vaisselle. Clara sécha les assiettes et les couverts, avant de les ranger.

Elles s’installèrent dans le canapé du salon. De la main droite, Aurore attrapa le journal du jour, plié en quatre à ses côtés. Elle en consulta la page des programmes, tandis que Clara appuyait sur tous les boutons de la télécommande, en cherchant un bon film ou une série intéressante.

— Il y a un super documentaire, qui traite de la peinture flamande du début du dix-septième siècle, lui conseilla Aurore. C’est sur la…

— Encore un ! coupa Clara. Non, pas ce soir.

Aurore la laissa choisir.

La soirée se poursuivit devant de nouveaux épisodes d’émissions de télé-réalité, entrecoupés de nombreuses pauses publicitaires annonçant l’arrivée de nouvelles émissions de télé-réalité, encore meilleures que les précédentes émissions de télé-réalité diffusées sur cette même chaîne dédiée aux émissions de télé-réalité.


Aurore quitta le salon. Hypnotisée par les événements défilant à l’écran, Clara ne s’en aperçut même pas. Pendant quelques longues minutes, elle continua de lui tenir la conversation.

Aurore l’entendit dans le couloir, parler à voix haute, et après, lorsqu’elle passa de la partie habitation à l’atelier, le garage. L’endroit, mal isolé, là où elle entreposait ses toiles, ou ses croûtes d’après certains. Ce refuge où elle peignait, surtout l’après-midi et une partie de la nuit.

Dehors, la pluie tombait. Dru. De la terre et du branchage arraché, porté, se collaient aux carreaux. Au loin, le tonnerre grondait.

Un pull en coton enfilé sous sa tenue de peintre, Aurore slaloma entre des seaux recueillant un écoulement d’eau jaunâtre en provenance d’une zone déconstruite de la toiture. Puis elle prit place derrière un chevalet, s’assit sur un tabouret. Avec précaution, elle plaça un châssis entoilé devant elle, celui-ci déjà recouvert aux trois quarts d’une épaisse couche d’acrylique. Un pinceau de sortie. Un tube débouché.

Pendant que sa demi-sœur devait dormir devant la télévision, Aurore complétait la réalisation d’un tableau commencé la semaine précédente. De généreuses touches colorées appliquées permettaient à l’œuvre de prendre de l’ampleur : le buste dénudé d’une jeune femme ressortait d’un paysage campagnard.

Aurore devait exposer prochainement, dans une galerie d’art tenue par Xavier. De lui, elle recevait des appels quasi quotidiens. Elle n’y répondait pas. Seulement, elle lui laissait des messages vocaux, afin de le maintenir dans l’attente. Elle repoussait ses avances, estimant que ses tableaux ne pouvaient pas trouver acquéreur en l’état. Ils demandaient des finitions. Presque tous. Des semaines encore à s’y consacrer avant de les terminer. Et de pouvoir exposer.


Trois jours plus tard. Même discours. Malgré ça :

— Tu vas bientôt exposer ?

Du questionnement insistant. De sa demi-sœur, pour changer. Additionné au visage gonflé d’enthousiasme et d’optimisme de Xavier, encore lui derrière elle. Lui imaginant enfin pouvoir proposer, à la vente, ses créations artistiques, dans son établissement. La galerie la mieux placée de cette cité de peintres, de son avis. Très visitée. Aussi bien par des touristes de passage en été que, à l’année, par des connaisseurs, des collectionneurs d’art.

Deux paires d’yeux rivées vers la peintre. Grands ouverts. Elle ressentait une forme de pression monter en elle.

— Quoi ? se défendit-elle. Quoi ? J’en sais rien, moi. Faut que j’y réfléchisse. Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ?

Clara et Xavier se regardèrent.

— D’abord, continua Aurore, je dois y réfléchir. On en a discuté. Hein, Xavier ?

— Je confirme, on en a discuté.

— Ah ! Quand même.

Comme un contentement. Léger. Passager, parce que le galeriste ajouta :

— Mais, Aurore, tu m’as toujours pas dit quand est-ce que tu penses être en mesure de me proposer quinze de tes peintures. Au moins quinze. Une vingtaine, ce serait mieux. Mais quinze, ce serait déjà bien. Pour les clients. Je t’ai fait savoir lesquelles me plaisaient. J’attends de toi au moins une date approximative. Que je puisse organiser l’exposition. À la fin du mois ?

Prise de cours, de suite, Aurore répondit par la négative.

— À la fin du mois prochain ? demanda Clara, agissant tel le bras droit du galeriste.

Avant qu’il décide de remonter sa commande à vingt tableaux achevés, Aurore lui serra la main.

— On va dire ça.

La demi-sœur apprécia :

— Yeah ! Cool !…

— Je te préviendrai, en cas de retard, s’empressa de préciser la peintre, dans un malicieux sourire.

— Comme d’habitude, maugréèrent Clara puis Xavier, peu étonnés.


Le soir même. Dans l’atelier. Derrière un regroupement de hautes et larges toiles, un bruit suspect.

Sur ses gardes et sur la pointe des pieds, Aurore avança. Une ombre se déplaçait. Une silhouette indéfinie.

— Hé ? essaya la peintre.

Rien.

— Oh ?

Rien. Fois deux.

— Hé ? Ho ?

Idem.

— C’est qui ? C’est toi, Clara ?

Pas de réponse.

— Clara ! Joue pas à la conne ! Sors de là !

Toujours pas de réponse.

Aurore devait se rendre compte, par elle-même, de ce qui se passait dans ce coin sombre.

D’un mouvement brusque, elle se saisit de quoi lui permettre de se défendre en cas d’agression.

Re-bruit suspect.

Un déplacement. Un animal ? Un homme ? Quel homme ? Ou une femme ? Quelle femme voulant se cacher chez elle ? Dans son atelier. Hé !… Ho !… Hé ? Ho ?…

Elle voulait se rassurer :

— Oh ! Et puis, t’as qu’à te démerder ! T’es trop conne, de toute façon. Pauvre conne !

Une voix masculine, rauque, entendit Aurore.

— T’es qui ? s’intéressa-t-elle.

D’un pied, elle dégagea des châssis entoilés vierges étalés sur le sol boueux.

La surprise la combla, au moment de découvrir l’identité de l’interlocuteur.

Un homme barbu, quasi nu.

Elle, apeurée autant qu’intriguée. Lui, intrigué autant qu’apeuré.

Elle, Aurore. Lui, Fadi.

La peintre ne savait pas comment réagir face à cette personne. Un inconnu. Caché. De qui ? Pourquoi ? Un réfugié ?

Elle le prit pour un délogé et obtint confirmation. Dès qu’il réussit à sortir de sa torpeur. Ils parlaient la même langue. En recherche d’un foyer d’accueil, le malheureux, apprit-elle. Pour quelques jours, tout au plus.

Ils passèrent la nuit ensemble. À discuter. De peinture, bien sûr, mais aussi d’histoire, de musique, de littérature. Fadi impressionnait Aurore par ses connaissances. Il finissait ses phrases, peu importe le domaine concerné.





UN ÉTRANGER CACHÉ



L’orage encerclait le garage. Et eux avec.

Un coup de tonnerre les surprit. Aurore en bondit, lâcha le tableau qu’elle montrait à celui qu’elle considérait comme son invité. Celui-ci à présent habillé d’une tenue, mixte, piochée dans une garde-robe.

Ensemble, ils s’accroupirent. Gentiment, Fadi releva la création de la peintre, utilisa un chiffon pour en retirer une fine couche terreuse.

Plongée dans le regard de l’homme barbu, bronzé, musclé, massif, Aurore songea au coût de la fabrication d’un plancher. Encore des dépenses. La charmante bâtisse ressemblait de moins en moins à un douillet cocon, s’excusa-t-elle auprès de celui qui ne demandait rien de plus qu’un couchage abrité, le temps d’un court séjour.

Autour d’eux, tout partait en friche. L’atelier se secouait. Des éclairs bleuâtres traversaient le ciel, à l’occasion. Les seaux se remplissaient, autour du chevalet plaqué contre des briques cimentées et fissurées. De coupants morceaux d’ardoises se détachaient, glissaient, rejoignaient des amas de verdure dans les gouttières, les bouchaient. La maison s’entourait de chutes d’eau froide.

Voulant repousser, au possible, de coûteux travaux de rénovation, de son esprit, Aurore écartait tout risque d’écroulement du logement et le communiquait au migrant. Même sous un si violent orage. Même lorsque les murs tremblaient. Que le toit s’ouvrait, que la lune apparaissait. Généralement, tout rentrait dans l’ordre, au bout de quelques jours, parfois quelques heures. Un nettoyage rapide suffisait à remettre en mode fonctionnement le bâtiment.

La foudre perça l’horizon. Une onde d’un lumineux rose clair descendit. Atteignit, en s’engouffrant par une ouverture, l’intérieur de l’atelier et une des toiles à présenter lors de l’exposition de peinture à venir. Une explosion fumante projeta Aurore en arrière.

Elle atterrit sur des fesses. Celles de l’homme barbu, qui la réceptionna.

Non blessée. Juste choquée. Réconfortée. Caressée.

— Putain de merde ! hurla-t-elle, de manière à se décharger d’un trop-plein émotionnel. Putain de putain de putain de merde !

Dans un deuxième temps, elle dirigea son regard de haut en bas. Une putain de putain de putain de trouée dans son atelier d’artiste s’observait.

Il lui fallut deux grosses minutes à réaliser ce qui venait de se passer.

Aurore et Fadi durent éteindre un début d’incendie, apparut dans une zone écartée de la pluie tombante et entrante. Des portraits fumaient. Le contenu d’un seau d’eau vidé dessus, avant un piétinement de toiles.


— Je vais devoir te laisser, indiqua Aurore à Fadi, à contrecœur. J’ai entendu une bagnole. Il ne faudrait pas qu’elle te voie, celle-là. À demain ! Bonne nuit…

La peintre lui proposa de rester dans l’atelier. Il promit de l’y attendre. Elle aimait sa compagnie, avoua-t-elle. Il lui rendit la pareille.

Clara arrivait dans l’allée. Aurore vint à sa rencontre.

— T’as passé une bonne soirée ? lui demanda la demi-sœur, du miel dans la voix.

— Ça a été.

Aurore évita de détailler. Elle s’arrangea pour diriger Clara vers la maison, l’éloigner surtout de son immigré.

— Ça a secoué dur ! Ici aussi ? interrogea Clara.

Aurore la tira avec elle.

— Ah non. Un léger crachin. Rien de bien méchant. Très court, le léger crachin. Tu sais bien, ça arrive souvent, ici. C’est vraiment rien. Pas besoin de t’inquiéter pour ça. Il n’y a rien dans l’atelier. Pas à t’inquiéter.

— Mais où j’étais… C’est pourtant pas bien loin d’ici. À un quart d’heure, à tout casser. Ça a soufflé dur.

— Pas ici. Tu peux rentrer tranquillement te coucher.

— J’ai craint pour la maison. Tu sais bien, elle est plus toute jeune, elle…

Aurore dut la prendre par la taille afin qu’elle daigne presser le pas. Vers où elle voulait qu’elle se dirige. Vers sa chambre. Une pièce située à l’opposé de l’atelier.

— Tout va bien, Clara, assura-t-elle. Je viens de te le dire. Tu peux aller te coucher. Sereinement.

— Tu sais, j’ai cru que j’allais devoir me trouver un hôtel, en urgence. Et puis, ça c’est calmé.

— Comme d’habitude… Tu vois, tout va bien. La maison va bien. L’atelier ne s’est pas effondré. Pas l’ombre d’une trouée.

— Une trouée ?

Un affolement gagna la peintre. Clara le remarqua mais dit, simplement :

— Bon, moi je vais me coucher. Bonne nuit, Aurore !

— Ah oui. Bonne nuit, Clara !

Un échange de bises entre les demi-sœurs.


Pas plus tard que le lendemain après-midi, de l’extérieur, Clara aperçut le haut du trou de la toiture du garage. Elle en tint informée Aurore, qui dut jouer les innocentes, tout en la défendant d’approcher. Et qui dut accepter de payer, de sa poche, de sa seule poche, toutes les réparations de l’atelier, les futurs comme les récentes, les existantes, les imaginées par une demi-sœur qui traîne ses savates, un peu trop souvent dans des lieux où s’y vendent des produits contenant beaucoup trop de substances hallucinogènes.

Ainsi, la peintre put poursuivre sa relation avec son barbu. D’amicale à une amourette naissante.

Elle aimait passer ses doigts entre ses poils, lorsqu’ils échangeaient. Elle lui trouvait de l’allure.

Elle ne passait que de bons moments en sa compagnie.

Sur la même longueur d’onde, se trouvaient-ils.

Chaque jour davantage, elle se laissait séduire. Aurore peignait moins. Plutôt, elle venait au garage pour le voir, son gentil immigré, jamais avare de compliments pour elle. D’une tendresse rare. Affectueux. En somme, tout ce qu’elle recherchait chez un homme. Depuis longtemps.

Tout indiquait qu’elle tombait amoureuse de lui.


Aurore devenait de plus en plus suspicieuse, envers sa demi-sœur notamment. Craignant qu’elle lui vole son amant, elle sortait les griffes dès que celle-ci approchait d’un peu trop près du garage. Elle prétextait devoir finir une œuvre, et une de très grand format qui demandait du temps, beaucoup de temps, une qui ne devait connaître aucune visite.

— Le galeriste a signé une clause de confidentialité, ainsi qu’une d’exclusivité, mentait-elle. Il est le seul qui a le droit d’entrer dans mon atelier. Jusqu’à nouvel ordre. Que ça te plaise ou non.

— Et pour la toiture ? Il faut la réparer ?

— On se débrouillera, confirma-t-elle. Ne t’en occupe pas !

— Très bien. Je te fais confiance. Tu la paieras ?

Aurore se racla la gorge, donnant l’impression de chercher à extraire une épine coincée en travers.

— Ça va ?

Aurore la rassura et interrogea :

— Mais on n’avait pas dit que c’était toi qui payais les réparations de la maison ?

— Non. Tu as dit que tu payais les réparations de ton atelier. On était d’accord. Alors quoi ?

Bouche bée, Aurore.

— Et puis, si tu me laisses pas entrer, comment veux-tu que je puisse constater les dégâts et les réparations à effectuer ? Si tu veux que je paie une partie des réparations, il faut bien que je me fasse une idée du chantier. Et de ce que ça va me coûter. J’ai le droit de savoir. La moindre des choses, non ?

— …

Fébrile, Aurore.


— Tu caches quelqu’un dans le garage, ou quoi ? demanda Clara, sur le même ton, à sa demi-sœur.

— Quoi ? Que… ? Qu’est-ce que… ? Quoi ?… N’importe quoi !

— Un cadavre ? Tu a planqué un cadavre dans le garage ?

— Tu racontes vraiment n’importe quoi ! Il n’y a que mes tableaux dans mon atelier. Que vas-tu imaginer ? Il n’y a personne. Pas de cadavre. Pas de réfugié politique. Personne.

— Un réfugié politique ? s’intrigua Clara.

— …

Prise au piège d’une dénonciation involontaire, Aurore devait garder son calme.

Mais Clara ne semblait pas décidée à la lâcher.

— Tu caches un réfugié politique chez nous ? Un sans-papiers, oui… Je connais. C’est ça, Aurore, que tu planques dans notre maison ? C’est aussi ma maison, je te signale. Tu vas nous attirer tes ennuis, toi. Avec tes conneries. Un sans-papiers, et puis quoi d’autre encore ?

Aurore préféra garder le silence, de peur de révéler autre chose de compromettant, pour Fadi. Des papiers ? Pas de papiers ? Elle l’ignorait. Entre eux, ils ne parlaient pas de ça. Jamais. Tout ce que son amoureux dut laisser après lui, pour se mettre à l’abri, rien que son évocation le rendait nostalgique, triste, sanglotant, pleurant. Traumatisé par la mort de proches. Qu’il ne put secourir à temps lorsqu’il dut s’enfuir, se sauver. À temps, lui, pas les siens, qui périrent derrière lui. Tous ceux-là.

Pas exactement un réfugié politique. Mais la peintre préférait ce terme aux autres, bien trop péjoratifs, que l’on trouve, partout, sur Internet pour caractériser les populations, les personnes, des êtres humains dans une situation similaire à celui qu’elle accueillait, et de sa propre volonté. Aucune contrainte. Simplement car elle le voulait bien. Fadi chez elle. À elle.

Pourquoi l’obliger à le livrer ?

Et à qui le livrer ? Aux mêmes qui n’agirent en rien pour éviter l’origine des déplacements de population. Migrations, exodes non décidés mais indispensables pour survivre.

Fadi avec elle. Rien qu’à elle. Aucune envie de s’en séparer.


Aurore le retrouva.

— Elle viendra pas t’emmerder, mon chéri.

Et de lui caresser sa barbe dans le sens du poil.

— Quelle douceur !

Fadi l’entoura de ses bras musclés, la serra contre lui, en disant :

— Que tu me plais, toi !

Les lèvres d’Aurore s’avancèrent, disparurent, au milieu de la touffe aux teintes noires, blanches, grises.

Un moment d’intimité dura, dura jusqu’au lever du soleil. Une nouvelle nuit placée sous le signe de la tendresse. À l’abri des regards indiscrets, de ceux qui ne pouvaient pas comprendre comment une peintre de bonne famille pouvait aimer un étranger au passé trouble.


Le matin suivant. Aurore et Fadi enlacés, même accouplés. Quelqu’un les dérangea. Sans prévenir. Ève. Un modèle occasionnel.

— Salut la compagnie ! cria-t-elle, désinvolte, sans gêne, extravertie.

Aurore songea au coût de réparation de la porte de l’atelier. Qui restait fermée, décidément, quand elle le décidait.

Sans qu’elle le lui demande, Fadi recula et se positionna, se recroquevilla derrière une œuvre picturale de très grand format.

Ève, dans l’immédiat, ne parut pas intriguée par cette présence masculine, là où elle posait, le plus souvent, totalement nue.

— Ça va, Aurore ? La forme, ma poulette ?

Elle attrapa une épaule d’Aurore et sa bouche. Pas la peine de riposter, un coup à l’encourager, la délurée, pensa la peintre qui commençait à bien connaître ses habitudes et ses réactions.

— Ben ça n’a pas changé, ici, jugea la modèle.

Un avis qu’Aurore ne partageait, évidemment, pas. Si l’on considère que, la dernière fois où la jeune modèle vint donner son corps à l’art, l’endroit comptait moins de dix tableaux réalisés, certains d’ailleurs non finalisés. Et que la pluie ne rentrait que par quelques petits trous, ici et là, au-dessus des têtes.

Aurore resta observer la toiture bouger. Sans craindre qu’elle finisse par leur tomber sur le coin de la gueule… Si, quand même un peu.

— Alors ? Quand est-ce qu’on se refait des peintures ? Tu n’as pas une exposition, prochainement, toi ? Par hasard…

— Eh bien, c’est-à-dire que…

— Mes tarifs n’ont pas changé. Pour toi.

— D’accord. Très bien. C’est sympa.

— Tarifs d’amie. Pour toi…. Mais c’est vraiment parce que tu es la meilleure des femmes peintres que je connaisse.

La modèle prit un temps de réflexion.

— En même temps, continua-t-elle, tu es la seule femme peintre que je connaisse.

Celle-ci, semblant fière de sa trouvaille, rigola en postillonnant.

— Ève, lui dit Aurore avec solennité, c’est bien que tu sois venue. Je pensais t’appeler, justement. Je voulais te demander de ne plus venir à l’atelier.

Les traits, sur la figure de la jeune femme, se crispèrent.

— Ben pourquoi ?

Ève commença à pleurnicher, déstabilisa Aurore, en un rien de temps. La peintre devait lui dire… Mais sans le lui dire… Que lui dire ? Comment se justifier ? Devait-elle se justifier ?

De grosses larmes étalèrent le maquillage de la modèle. Aurore se rapprocha d’elle, entama un geste de réconfort. Ève recula de trois pas chassés, manqua de renverser du matériel.

— Comment t’expliquer ça ? À vrai dire… J’ai rencontré quelqu’un, expliqua comme elle put Aurore. Et donc, je…

— Tu quoi ?

— Je crois, oui, je crois qu’il faut mieux que tu ne viennes plus durant quelque temps.

— Quelque temps ? Combien de temps ? Si tu veux plus que je vienne poser pour toi, dis-le-moi ! Sois franche. Allez ! Dis-moi ! Sois franche, Aurore. J’attends. Tu veux quoi ? Tu veux plus que je vienne poser pour toi ?

À force de réflexion, la peintre parvint à dégoter des arguments recevables.

La modèle, bien que déçue, accepta la décision. Elle prit ses distances avec son lieu de pose. Et avec Aurore et son amoureux.


Moins d’une semaine passée, Aurore reçut Ève, débarquée, encore une fois, à l’improviste. Xavier l’accompagnant.

Le réfugié poussé dans un coin, caché des arrivants.

— Que t’avais-je dit ? s’en prit directement la peintre à la modèle, avec fureur.

Xavier intervint.

— On va discuter. Entre adultes.

— Ici, vous êtes chez moi. T’as pas à me dire ce que je dois faire, ou ne pas faire.

— Je tenais à te signaler que les courriers sont partis. Les invités sont prévenus. L’exposition. À la fin du mois. Aurore…

Le galeriste avança dans l’atelier, s’intéressa aux derniers tableaux peints. Et se rapprocha dangereusement de l’endroit d’où Fadi écoutait leur conversation.

Aurore attrapa Xavier par un bras.

— Tu fais quoi, là ? l’interrogea-t-elle.

Sa réaction le surprit.

— Je regarde tes peintures. Pourquoi ?

Il pointa du doigt la grande toile derrière laquelle se trouvait l’homme barbu.

— Je peux ?

— C’est pas fini ! Tu reviens par ici !

Ève, d’une suite de pas chaloupés, s’en mêla :

— On a discuté. Tu dois terminer ce que tu as commencé pour l’exposition. Je vais poser pour toi.

— On verra, expédia Aurore.

Xavier calma la peintre et, sans enthousiasme, cette dernière finit par sortir un calepin d’un tiroir, une sorte d’agenda dans lequel elle notait les heures de pose de ses modèles.

Aurore en tourna les pages, mollement. Nonchalamment. Elle se munit d’un stylo.

— On va se faire ça quand, alors ?

Les disponibilités d’Ève réduisirent les cases horaires.

— Si tu peux pas te libérer, aussi…, feignit de s’agacer la peintre.

À trois, ils se prirent le chou, mais finirent par trouver un arrangement. Le galeriste s’en félicita, lui qui se voyait mal annuler l’exposition.

— Maintenant, vous vous cassez de chez moi ! Vous connaissez la sortie ! leur indiqua, ensuite, Aurore.

Ève et Xavier, main dans la main, se retirèrent.

La peintre déplaça la grande toile.

Fadi restait à sa disposition, vraiment pas rancunier. Il suivait ses instructions. Toujours de bonne humeur. Décontracté. Un compagnon rêvé. À son écoute. Délicat.





MOMENTS D’ÉlOIGNEMENT



Aurore se réveilla aux côtés de son amoureux, au milieu de ses tableaux. Elle lui promit de revenir vite, et passa du garage à la cuisine.

Elle y rejoignit sa demi-sœur, en train de lire le journal du jour.

Elle se saisit d’un paquet de céréales, en déversa le contenu dans un bol de lait frais, s’assit près de Clara, concentrée. Un article retenait son attention.

Les faits relatés l’intéressaient particulièrement. Surtout parce qu’ils traitaient d’un événement survenu au village. À voix haute, elle partagea l’information :

— … C’est alors que la créature féroce se jeta sur l’enfant. Qui s’en sortit miraculeusement indemne… Une battue doit être organisée, ces jours-ci…

— Une battue ? l’interrompit Aurore.

Elle lui prêta le quotidien. Une photographie de mauvaise qualité, prise par un téléphone portable, semblait-il, accompagnait le texte rédigé par un journaliste.

Sortant de l’obscurité, Aurore reconnut une silhouette barbue. Plutôt que de le mentionner, elle remit en cause la véracité des faits relatés.

— Et la photo ? répliqua Clara.

À cela, Aurore rétorqua qu’il s’agissait d’un probable photomontage, identique à tous ceux qui circulent sur les réseaux sociaux. Rien d’autre.

— Pas de quoi en faire une affaire d’État, ajouta-t-elle.

— T’as raison, Aurore. Tu me passes la bouteille de lait !

Elle la lui donna. Clara remplit son bol du liquide blanc.

Aurore ferma le journal, le plia en quatre, en huit, en douze. Le glissa entre des pages de magazines traînant dans la pièce.

— Sinon, ma patronne vient de m’augmenter, informa la demi-sœur.

— Ah oui ? C’est bien, ça.

Elle continuait de lui parler de son travail mais l’esprit de la peintre divaguait. Elle croquait les pétales de maïs soufflé enrobés de chocolat, en songeant à la manière dont évoquer l’article paru au réfugié.

Aurore resta, assise là, embrouillée. Songeuse. Contrariée. Se resservit en céréales.

Elle ronchonnait.


Durant une longue partie de l’après-midi, Aurore se promena seule.

Elle finit par revenir auprès de Fadi qui, de suite, remarqua son mécontentement.

— Aurore, ça ne va pas ? interrogea-t-il, en entourant sa taille.

— Ça t’étonne ?… Tu as fait quoi, toi, hier soir ?

Énervée, elle le repoussa.

— J’allais t’en parler, dit-il. Je me suis mal comporté. Je suis sorti. Pardonne-moi.

— Je t’avais défendu ! grogna-t-elle. Je t’avais défendu ! Regarde ça !

Elle lui jeta le journal :

— Page huit !

Le barbu feuilleta, jusqu’à tomber sur l’article le concernant.

— Je ne savais pas, exprima-t-il, confus.

Il lut le texte.

Puis il vociféra :

— Le menteur ! Faut pas le croire ! Je n’ai jamais attaqué personne. Tu me connais ?

— …

— Aurore ? Tu me connais ?

— Je croyais te connaître, l’enfonça-t-elle.

— Mais Aurore…

— Maintenant, que va-t-on pouvoir faire ? Tu vas devoir te cacher.

— Je me cache déjà. Dans ton atelier.


Une semaine passa.

Aurore peignait six jours sur sept. Des tableaux se terminaient.

Dans les couleurs employées à la réalisation de ses œuvres, elle laissait éclater les sentiments l’envahissant. Ils s’assombrissaient, en opposition aux toiles peintes durant une période récente, cette période au cours de laquelle elle partageait des moments joyeux avec son amoureux. Le galeriste le remarquait.

Aurore n’appréciait pas lorsque celui-ci cherchait à orienter ses choix artistiques et, par conséquent, elle le menaçait de compromettre l’exposition.

Un soir, elle détruisit l’ensemble des tableaux prévus pour l’événement.

Un autre soir, Xavier trouva les mots appropriés pour qu’elle daigne reprendre ses pinceaux.

Leur collaboration se poursuivit.


Dans sa chambre. Une horloge indiquait quatre heures vingt-huit. En se redressant dans le lit, Aurore baissa la couverture et retira son haut de pyjama. Les seins à l’air.

Elle ramassa une bouteille d’eau posée près de la table de chevet, et en but de pleines gorgées, assise.

Un peu plus tard. Dans la cuisine. Aurore ouvrit le réfrigérateur, contempla un empilement de yaourts à basse teneur en matière grasse. Elle se rabattit sur un pot de crème glacée, d’un compartiment inférieur, absolument pas diététique, absolument calorique. Elle trempa ses doigts dedans. Se les lécha. Réitéra l’opération, de manière à vider le contenant en plastique de sa friandise.

Au bruit du moteur, Aurore reconnut quel véhicule se garait devant la maison, celui du livreur de journaux. Les nouvelles fraîches arrivaient. Rhabillée de moitié, elle intercepta le messager avant qu’il atteigne la boîte aux lettres.

Retournée auprès de sa glace sucrée, Aurore survola les informations, en tournant les pages.

Une annonce l’intéressa. Un événement, un rassemblement. Une festivité. Organisée le week-end prochain. Le samedi, à partir de dix-neuf heures. Un repas suivi d’un concert de chansons paillardes. Elle pensa s’y rendre et, donc, nota l’horaire et l’adresse sur son calepin.


Quelques jours plus tard, Clara déposa Aurore, mais ne l’accompagna pas jusqu’à une salle.

Le lieu de fête, perdu en pleine campagne, se remplissait. Des planches de bois déposées sur des tréteaux servaient à recevoir les plats de viande de gibier ou de légumes issus de potagers. Aurore se fraya un passage entre des bedaines rebondies. Les personnes présentes sur place se connaissaient entre elles.

Une main attrapa la peintre et l’invita à danser.

Aurore s’amusait, passant d’un homme à l’autre, sur la piste de danse. Enivrée, elle se laissait porter par le mouvement de foule.

Elle passait une bonne soirée, en oubliait l’immigré.


Durant la semaine suivante. La peintre passait des soirées complètes en compagnie de sa demi-sœur.

Elles rencontraient des représentants de la gent masculine. Elles flirtaient, allumaient, mais rentraient seules. Enfin, surtout Aurore.

Celle-ci revenait vers l’étranger. Progressivement. Elle le retrouvait derrière la très grande toile, toujours content, lui, de la voir le rejoindre. Même les jours où elle ne lui ramenait pas de quoi boire ou manger.

Leur rencontre datait d’un mois.


Toqua quelqu’un. En train de se câliner, Aurore et son amoureux bondirent.

Ils se serrèrent l’un contre l’autre.

— Tu attends quelqu’un ? demanda la peintre, en connaissant la réponse, en espérant la connaître.

— Non, et toi ?

— Non.

Ils n’attendaient personne.

— Tu ne bouges pas ! Surtout pas ! réclama Aurore.

Une fois son réfugié recouvert par ce qui permettait de le garder près d’elle, et caché des regards indiscrets, des regards dénonciateurs, des délateurs, bien que méfiante, elle laissa un enquêteur pénétrer l’atelier. Un homme, nommé Yvain, missionné par la mairie, comme il le prétendait.

Aurore exigea des preuves de son identité, et il les lui fournit, toutes : cartes et autres formulaires, des factures aussi à l’appui.

Sur la piste d’une créature féroce et dangereuse, expliquait-il. Facilement, elle comprenait de qui il parlait.

— Et vous pensez que votre monstrueuse bête serait venue se réfugier ici, derrière un de ces grands tableaux, peut-être ? C’est bien ça que vous me dites ?

Aurore questionna Yvain, en jouant mal l’innocente femme surprise.

— C’est-à-dire que… Oui, il se pourrait bien que… Des voisins ont dit que…

— Et vous voulez fouiller chez moi, comme ça ? Vous avez une autorisation pour ça, je suppose.

— Euh… C’est-à-dire que… Je pourrai en avoir une, si besoin. Juste qu’à leur demander.

— Eh bien, allez leur demander et, après, vous revenez.

Les narines de l’enquêteur s’agitèrent. Il renifla :

— Il y a quelque chose, derrière ! Je sens quelque chose qui…

Yvain s’avança vers la cachette du migrant. La peintre l’arrêta. Net. Elle se mit devant lui. En opposition.

— Oh ! Où tu vas comme ça, toi ? Va chercher ton autorisation ! On n’est pas dans un moulin, ici. On est chez moi. Dans mon atelier. C’est écrit dehors. Tu sais lire ?

— Oui, bien sûr.

— Tu veux enquêter dans mon atelier ? Présente-moi un laissez-passer !

— Oui, oui. Bien sûr.

— Un passe, tu passes ! Pas de passe, tu passes pas !

Presque la peintre lui botta l’arrière-train.


Avant le retour de l’enquêteur avec le document adéquat, Aurore et Fadi devaient agir. Le réfugié ne pouvait plus rester caché dans l’atelier.

— Il va revenir, dit la peintre, désabusée. Je ne pourrai pas l’arrêter. Il va te trouver.

— …

— Et les villageois vont te… vont nous… Non, je préfère éviter d’y penser.

Aurore ne voulait pas le perdre. Pour le tenir à distance de tous ceux qui se mêlaient de trop près de leur romance, elle chercha un endroit, l’endroit idéal pour cela.

— La montagne ! cria-t-elle.

Fadi sembla ouvert à l’idée. Il écouta la suite.

— On va te cacher dans une grotte, proposa-t-elle. Profonde et discrète. Confortable. Aucun enquêteur, personne ne viendra t’y déloger. Au moins là. Crois-moi. Ils sont peureux dans le coin, ils n’osent pas s’y aventurer, dans la montagne. C’est trop dangereux, qu’ils disent, au village. Avec ces morts tombés dans des crevasses, ces disparitions régulières…

L’immigré déglutit, comme si des images de ses aventures passées lui revenaient.

— Non, je rigole, dut mentir Aurore pour le rassurer. Juste qu’ils n’ont pas le droit d’aller dans la montagne. Pour préserver la nature, je crois. Je sais plus trop. Mais une chose est sûre, ce sera une meilleure cachette que mon atelier. Prends tes affaires, on y va !

— Mes affaires ? Quelles affaires ?

Il lui sourit.

— Ou mes affaires. C’est pareil. Elles sont à toi, maintenant.

— Merci, Aurore.

— C’est rien, c’est rien. Un pull que je ne mettais plus.

— Merci, Aurore.

— Et les autres fringues. Pour toi. Elles te vont beaucoup mieux qu’à moi. C’est évident.

— Vraiment merci, Aurore. Tout ce que tu fais pour moi, jamais je ne l’oublierai. Jamais. Je t’aime, Aurore. Je t’aime.

— Moi aussi, Fadi, je t’aime.

Ils rassemblèrent le nécessaire à une escapade montagnarde, après une langoureuse étreinte accompagnée de caresses intimes.





LE NOUVEAU REFUGE



Aurore et Fadi escaladèrent une paroi en pente douce, accédèrent au pied d’un dôme. Le contournèrent.

Plusieurs fois, le migrant chercha à partir de son côté et laisser la peintre, bien qu’il l’aime vraiment, car il ne voulait pas lui causer du tort, encore davantage. Plusieurs fois, elle le retint. Lui disant qu’il se trompait, qu’il ne pouvait pas partir, l’abandonner pour de telles inepties. Par des gestes, des attitudes, des mots, elle le toucha. Il accepta de poursuivre leur chemin à deux. Elle montra une joie teintée d’espérance.

L’hostilité des lieux plaisait à la peintre. Elle signifiait un nombre de visites réduit.

— Normalement, ils n’ont pas le droit de venir ici ? voulut bien s’assurer Fadi, alors que la nuit commençait à les entourer.

Malgré ses incertitudes, Aurore lui répondit :

— Oui. On va dire que oui.

Collés l’un à l’autre, les deux amoureux poursuivirent leur quête d’un discret abri.

Se présenta une cavité.

Ni Fadi, ni Aurore ne prirent la peine de s’annoncer. Comme arrivant chez eux, ils s’y engouffrèrent. Une belle grotte. Haute de plafond. Au calme. Composée de pièces de belle surface. Bien isolée avec ses murs en pierre d’une étonnante épaisseur.

La peintre posa le sac à dos, en sortit ce qui devint le lit de Fadi. Elle l’y installa, le borda.

— Tu vas être bien, ici, mon chéri. C’est chez toi, maintenant.

Ils s’embrassèrent tendrement.

— Je viendrai te voir aussi souvent que possible, assura Aurore.

Il la crut.

Elle tint parole. Les jours suivants, elle revint avec assiduité.

Afin d’éviter d’éveiller les soupçons, elle s’accordait la permission de minuit et demi. Ensuite, elle regagnait la maison.


Une semaine après le déménagement. La peintre reçut Ève, qui portait une tenue légère et transparente.

Le jour de l’exposition approchait.

Encore trois tableaux de taille moyenne à terminer. Un de forme rectangulaire, un de forme carrée et un de forme ovale. Que des portraits du modèle du jour, sur recommandations du galeriste qui entretenait avec cette dernière une relation autre qu’amicale.

Aurore et Ève prirent leurs places respectives : la peintre sur le tabouret, derrière le chevalet. La modèle mi-allongée, les bras croisés, une jambe pliée, de trois quarts. Statique. Du moins, du mieux qu’elle put.

La séance débuta. Aurore peignit une heure durant. Ève garda la pose. De coups de pinceau, la peinture acrylique s’étala. Des couleurs vives. Du jaune puis du orange remplirent des zones vierges de la partie supérieure gauche de la toile.

— On sera dans les temps ? demanda la modèle, en changeant de position, sans qu’Aurore le lui demande.

— Ça dépend de toi, ragea celle-ci. Reprends ta place ! J’ai pas fini de…

— On ne peut pas un peu changer de…

La peintre n’apprécia pas l’essai de négociation. Le galeriste la payait, en nature ou autre, pour un travail bien précis.

— Tu fais ce qu’on te demande, c’est tout ! s’énerva-t-elle.

Ève se leva.

— Oh ! Tu te rassois ! cria Aurore. Hé ! Tu te rassois ! Ho ! Dépêche-toi !

La modèle lui conseilla de lui parler autrement, d’y mettre une dose de sympathie, si elle voulait que la suite de la séance se déroule en bons termes.

Elles se réconcilièrent autour d’un verre. Leur collaboration artistique reprit.

— Il n’y a plus personne là-bas ? interrogea Ève, en indiquant l’arrière de la très grande toile retournée. Ton amoureux secret ? Ou ton bandit en cavale ?

— Ou ta connerie !… continua Aurore, en se montrant particulièrement cassante. Ta connerie… Parce que je n’ai jamais caché personne dans mon atelier. Tu peux aller le dire à l’enquêteur. À la mairie, si tu le veux, aussi.

— L’enquêteur ? Quel enquêteur ?

Répondant à ses attentes, la peintre lui décrivit Yvain. En le caricaturant désavantageusement. Forcément.

— Flippant, le type ! jugea Ève, sans le connaître. J’espère ne jamais le croiser !

Elles se remirent au travail, et cette séance se termina à l’horaire habituel.


Aurore parcourut les six kilomètres de chemins escarpés menant à son amour. La nature, en mode nocturne, l’effrayait de moins en moins.

Arrivée à la grotte, elle avança jusqu’au couchage. Vide. Autour d’elle, Aurore regarda.

Personne.

Pas de Fadi.

Un cours instant, elle songea à l’enquêteur, ricanant et brandissant son crâne d’immigré sur un pic, genre de trophée.

Prise d’une subite panique, elle se mit à chercher entre les roches.

Pas de Fadi.

Assise par terre, elle pleurnichait lorsqu’il arriva. Lui sifflotant, décontracté.

— Aurore ? Tu es là ?

Il consulta sa montre. Celle de la peintre, en réalité.

Vers lui, elle leva les yeux, mouillés.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta-t-il.

Pour se relever, Aurore crocha dans ses poils de barbe. Puis elle le serra contre elle, contre sa poitrine palpitante, contre son cœur qu’il venait de malmener.

Elle se retira. Elle lui mit une claque.

— Ouille !

— Idiot, va !

— Mais… Aurore ? Qu’est-ce qu’il te prend ?

Elle lui avoua sa peur de le perdre.

— Grand con ! J’ai vraiment cru que l’autre, il t’avait…

— L’enquêteur ?

— Oui. Il te cherche. Encore. Cet abruti !

— Il ne me fera rien.

Fadi se voulut rassurant. Essaya, en tous cas.

Ils se regardèrent avec envie.


En s’embrassant, Aurore et Fadi se roulaient dans la boue, de nouveau fusionnels. Ils se sentaient forts. Prêts à combattre le moindre opposant à leur union : de l’intolérant villageois au plus crétin des enquêteurs.

— Mais tu dois encore rester caché, dit la peintre. Je vais en parler à quelqu’un. Pour voir ce qu’on peut faire. Je te tiendrai au courant.

Fadi lui montra de la déception mais resta, malgré tout, solidaire de ses choix. Pour son avenir au village. Dans le département. Dans la région. Au pays. Ce nouveau pays qu’il découvrait, à travers ce qu’elle lui en racontait.

— Je suis avec toi, affirma-t-il. Fais pour le mieux, Aurore. Tu as toute ma confiance.

Non accusée, elle se défendit, après cela, d’un abus de possessivité.

— Ça n’est pas contre toi. C’est parce que je t’aime, c’est tout. Quand je dis que je te veux pour moi, rien qu’à moi, ça ne veut pas dire que tu es prisonnier de moi. Si tu veux, tu peux aller te balader. Si tu restes dans ta grotte. Bien à l’abri. Bien entendu que tu peux te balader. Elle est sympa, ta grotte, ta maison, ta demeure, ton antre. On l’a choisie ensemble, rappelle-toi. Tu ne peux pas t’en plaindre, maintenant.

Un doux moment de coucherie : elle et lui. Et ils connurent quelques difficultés à se quitter.

Aurore ne savait toujours pas pourquoi, dans son périple, il choisit de venir vers elle.

Pourquoi elle au lieu d’une autre ?


À quatre heures du matin, Aurore regagnait la bâtisse héritée, et tombait sur sa demi-sœur, éméchée, fraîchement ramenée d’une rave party.

— Demain, il faudra qu’on parle, lui indiqua-t-elle.

Clara voulut savoir, tout de suite.

— Bon, d’accord. J’ai rencontré quelqu’un. Je voulais t’en parler. Je ne sais pas comment…

— C’est le type de l’atelier ? coupa la demi-sœur, en prenant sa main et en se mettant à danser, à chantonner, sur la lancée de sa soirée.

— Hé ! Clara ! Je voulais te parler sérieusement. Arrête ça ! Tu es chiante, là ! Arrête, je te dis.

Elle se calma, poussée par la curiosité.

Contente de l’effort consenti, Aurore lui confia :

— Il se cachait dans l’atelier. Le temps de… Le temps de trouver un autre logement. C’est pas moi qui le cachais. Je ne suis pas possessive. Si ?

— Bien sûr que si, que tu es possessive. Tu l’as toujours été.

— Il habite autre part, maintenant. Il a déménagé. Il n’habite pas loin. Il est différent.

— Tu es en couple avec un mec, et tu le caches parce qu’il est différent ?

— Oui, c’est… C’est un…

Clara explosa de rire.

— J’avais besoin de ton avis, que tu me conseilles. Et toi, tu ne trouves rien d’autre à faire que de te moquer de moi. Me voilà vachement avancée. Merci bien, Clara… Ah ! On peut compter sur toi. Je m’en souviendrai.

Cette dernière posa son menton sur l’épaule droite de la peintre :

— Allez ! En quoi puis-je t’aider ? Raconte-moi ! Il ressemble à quoi, ton mec ? Il est beau ?

— D’une certaine façon, oui. Intérieurement, sans discussion. Très beau intérieurement. Modeste. Galant. Compréhensif…

— Et physiquement, il est beau ? Il ressemble à quoi ?

Hésitante, Aurore finit par dire :

— Il est barbu.

— Il est barbu, ton mec ?

— Il est barbu.

— Il est barbu, d’accord.

Elle pouffa.

Aurore partit se coucher.


La nuit d’après. Aurore fourrai un pyjama rayé dans un sac en tissu de couleur gris anthracite. La lampe de son mobile allumée, elle prit, à un horaire habituel, la direction de la montagne.

Les bruits surgissant du dense feuillage ne l’inquiétaient pas. Des oiseaux aux mœurs nocturnes, elle en croisait. Alors, ils l’accompagnaient un bout de route. Généralement, ils s’arrêtaient lorsque les premiers imposants monts indiquaient le début d’une nouvelle aire. Moins propice à la nidification, sujette aux passages de prédateurs dont les volatiles se méfiaient.

Les prédateurs, justement, quelques talus enjambés plus tard et Aurore commençait à ressentir leurs présences. Eux restaient distants d’elle, qu’il s’agisse de serpents ou de renards. Elle reconnaissait leurs traces, les entendait se faufiler, parfois apercevait un bout de queue ou une oreille pointue.

Une lumière, d’origine inconnue, traversait une rangée de buissons ronds.

La peintre approchait d’un passage étroit bordé de deux précipices. Derrière elle, semblait-il, une personne la suivait.

Aurore éteignit son téléphone portable, toutes ses fonctions. Elle attendit. Son suiveur rebroussait chemin, apparemment. Elle sourit, en pensant pouvoir retrouver son amoureux, sans crainte d’une arrivée malfaisante.

Les blocs montagneux se dressaient entre les plantes rampantes. Aurore ne s’écartait pas d’un sentier à peu près sécurisé. Qui, pourtant, se rétrécissait au fur et à mesure de l’avancée. Prenant garde à ne pas glisser sur une plaque instable, elle marchait lentement. Des cailloux dégringolaient, le long de la paroi abrupte, et atterrissaient, beaucoup plus bas, sur des pieux formés. Elle s’interdisait de regarder sous elle ce qui s’y déroulait.

Une chouette la surprit, en s’envolant. Ses larges ailes blanches tachetées se déployèrent.

Aurore glissa. Paniqua. S’agrippa. Se maintint à une fine liane, prolongement d’une souche d’arbre en décomposition. Grâce à elle, Aurore évita de connaître un triste sort.

Juste avant que la corde végétale se déchire, elle se remit sur pied.


Un éclairage éblouit la peintre. Elle mit les mains devant ses yeux.

— Arrêtez ça ! demanda-t-elle, en criant.

Et elle vit Yvain baisser une longue lampe.

— Vous ? Mais vous me suivez ?

Furieuse, elle l’engueula.

— Je me promenais, se défendit-il. C’est pas interdit, à ce que je sache, de se promener dans la montagne.

Aurore se trouva embêtée, en manque d’arguments : elle croyait que si, mais, en vérifiant, il s’avéra que non.

— Vous êtes blessée ? s’intéressa-t-il, en pointant son genou entaillé.

Elle passa deux doigts sur la supposée blessure.

— C’est rien, conclut-elle. J’ai glissé. Je vais me débrouiller. Vous pouvez rentrer chez vous. Bonne soirée. Bonne nuit.

Aurore cherchait l’interruption de discussion, mais Yvain le comprenait.

— Vous faites quoi, ici ? se risqua-t-il.

Elle de lui signifier une curiosité malvenue et de lui montrer comment rejoindre le village. Un raccourci, à son avis.

L’enquêteur ne se laissa pas convaincre.

— Je connais le coin, lui apprit-il. Je viens souvent ici, ces temps-ci.

— …

— La féroce bête sauvage, paraît qu’elle se cache dans la montagne. En savez-vous quelque chose ?

— Il n’y a aucune féroce bête sauvage, dans aucune grotte de la montagne. Tout ce que je peux vous dire. Bonne soirée. Bonne nuit.

— Dans aucune grotte, dites-vous ?

— …

Aurore regarda Yvain se pencher, s’agenouiller, renifler ses chaussures boueuses.

Ensuite, il s’éloigna, parut suivre une piste. Les fesses dressées, les narines ouvertes, il explora les parfums, les odeurs, les senteurs de cette nature qu’il associait à sa recherche.

Aurore se retint de rire au moment où il se colla un paquet de mousse suintante sur le tarin.

Après quoi, elle prit le chemin du retour, dans l’espoir de voir l’enquêteur renifleur continuer à la suivre.

Elle descendit de la montagne. Les toits des habitations du village apparurent, un à un.


Aurore s’arrêta, imagina ce méchant personnage s’en prendre à son si gentil Fadi. Avec lui, sa stratégie s’avérait inefficace. Elle ne pouvait que le constater.

Elle se rappelait de leurs paroles échangées. Et à son expression de satisfaction, non contenue, avant leur séparation.

À part ce qu’elle put lire sur sa carte d’identité et les autres documents soumis, probablement des faux, elle ignorait tout de lui. Cet étrange enquêteur.

Le sous-estimait-elle ? Aurore le craignait, soudain. Trop tardivement. Quelle crétine !

Elle ne pouvait laisser Fadi en proie à ce malin Yvain. S’il s’appelait bien Yvain…

Un regard lancé vers un haut mont du massif, celui sous lequel la grotte se situait.

La terreur la combla. Des images d’une sombre destinée lui vinrent, de nouveau. Cette fois, avec le délogé écartelé, le délogé sur un bûcher, la peau du délogé exposée dans un musée.

Aurore prit le plus rapide chemin menant à la grotte. Le plus dangereux. Occultant le risque d’une lourde chute, elle gravit un monticule de pierres coupantes. Il s’écroula, de suite son passage effectué.

Les vêtements déchirés, se tenant un coude meurtri, des hématomes sur le corps indiquant ce qu’elle dut récemment endurer, Aurore arriva à l’endroit où Fadi logeait depuis une dizaine de jours.

Sur place, elle trouva des lettres tracées sur le sol. Comme un message d’adieu. Elle pensa comprendre sa signification.


Un cri de Fadi entendu, à proximité, mit la peintre sur la voie à suivre. Pour le retrouver.

Et elle le retrouva. Mais accompagné. Une personne, différente de l’enquêteur, le menaçait d’un fusil de chasse.

Le migrant, s’apercevait-elle, exécutait les ordres de l’autre homme, sans broncher. À savoir, avancer. Droit devant lui.

Sur ses gardes, Aurore se déplaça, les suivit, évita de l’appeler, son amoureux.

Les deux hommes disparurent derrière un arbre à tronc large.

Aurore se rapprocha de l’endroit. Discrètement.

Du pied, elle dégagea des brindilles recouvrant une trappe. Puis elle s’accroupit, colla une oreille contre la planche en bois. Elle écouta.

Des pas résonnaient sous terre. De moins en moins fortement. En s’éloignant.

Aurore souleva ce qui servait de porte à un étendu réseau de canalisations.





UN MARCHÉ PARALLÈLE


Lentement, Aurore descendit une échelle fixée dans la roche.

L’humidité régnait en ces profondeurs souterraines. Plusieurs directions s’offraient à elle. Le son d’une voix connue l’orienta. La motiva.

La peintre devait le rejoindre, son étranger, sans alerter le ravisseur.

Elle s’enfonça dans l’obscurité. Seule une timide lueur lui permettait de contourner les trous, réservoirs de pièges aux mâchoires d’acier, semés tous les cinq mètres environ.

Elle entendait Fadi, distinctement.

Aurore continua de venir vers lui. Courageuse, limite téméraire. Amoureuse, quoi.

— Qu’allez-vous faire de moi ? demandait le migrant à celui qui le tenait.

— À ton avis ? Je vais te vendre au plus offrant, pardi. Après, ça n’est plus mon problème. Tant qu’on me paie. Grassement… Je commence à recevoir de vraies offres. J’attends encore un peu. Que les enchères montent. Une fourrure de cette qualité…

— Ça n’est pas une fourrure, répliqua Fadi. C’est ma barbe, ça. Ce que vous tenez dans vos paluches de malpropre.

— Une barbe, une fourrure. Pour mes clients, c’est la même chose. Ils en font des manteaux de luxe. T’en as jamais vu, lors des défilés de mode ? Sur les podiums, habillant des mannequins. Tous les mois, des cartons pleins partent de mon entreprise. Ils font le bonheur des couturiers de la capitale.

— Si ça n’est que ça, rasez-la-moi. Qu’on en finisse. Et relâchez-moi !

— Ça n’est pas si simple que ça.

— Qu’est-ce qui n’est pas si simple que ça ?

— Je n’ai pas qu’un client.

Aurore entendait ce que disait le ravisseur des autres personnes avec qui il collaborait. Des personnes en recherche d’organes, entre autres. Travaillant dans un domaine différent de celui de la mode, donc.

La peintre percevait les paroles, mais ne voyait pas les intervenants. Tout juste leurs ombres.

Figée, prenant la forme d’un alignement de conduits rouillés, elle resta écouter.

Elle voulait aider Fadi. Mais pas n’importe quand, ni n’importe comment. Elle prenait connaissance du calendrier et des contacts de l’homme armé.

Dans la mesure du possible, Aurore préférait éviter l’affrontement. En ces circonstances si particulières, elle devait utiliser son cerveau et non ses poings. La meilleure manière, selon elle, de le combattre, ce sale type.

Il lui fallait l’amener sur un autre terrain que le sien. Sinon, une défaite se profilait. À coup sûr.


Se fondant, au mieux, dans le décor, la peintre recueillait les informations qui pouvaient s’avérer utiles, par la suite. Son barbu n’interrogeait plus le ravisseur sur son avenir. À la place, il lui promettait une importante somme d’argent s’il le laissait filer.

— Ça ne marche pas comme ça, avec moi, l’arrêta l’autre. Tu alignes les billets. Après, on discute. Ils sont où, tes billets ?

Un rire gras ponctua le questionnement.

Et il continua :

— Tu me prends vraiment pour un débile, toi ? Je te libère, tu fais semblant d’aller chercher tes billets. Je ne te revois plus… À d’autres.

Aurore vit le ravisseur tirer sur des poils dépassant de sa barbe et Fadi pousser un cri de douleur.

— Débile toi-même !

Aurore voulut intervenir, ne supportant pas d’assister, sans agir, à cette scène de torture psychologique. Mais elle resta cachée. En cause, l’arme à feu manipulée, avec une certaine agilité, par son détenteur.


À son tour, Aurore se retrouva à devoir passer d’une cachette l’autre.

Malmené, son amoureux. Un autre qu’elle s’amusait avec ses poils. Il la narguait.

— Quelle jolie fourrure ! appréciait-il, le vilain personnage, en la peignant avec une fourchette en inox. Qu’ils vont aimer ça, mes clients. Que les prix vont monter. Cette souplesse…

Dans sa position, Aurore s’empêchait de regarder son bel étranger recevoir les compliments et les caresses. Maintenant à l’intérieur d’une armoire entrouverte, elle pouvait visualiser l’entièreté des faits et gestes du ravisseur, quelle relation il entretenait avec son prisonnier.

Entre des chemises bariolées et des vestes de camouflage, elle se tenait aux premières loges.

— Tu es vraiment spécial, toi, affirmait l’autre, en observant de long en large sa soyeuse barbe multicolore. Les offres tombent. Je préfère encore attendre. De mon avis, ta cote va grimper. En plus, je n’ai pas réussi à joindre les plus fortunés. Ils doivent me rappeler. Ils sont pointilleux, mais ils paient bien, mieux que mes clients en ville. Je pense qu’ils préféreront t’avoir vivant.

Fadi le pensait également, et il le lui signala.

— Moi, poursuivit l’homme armé, tout ce qui peut faire monter les prix, je prends. On m’a proposé un chèque de mille cinq cents euros, et un de deux mille euros.

Fadi se vexa. Il reçut comme explications que :

— Ce sont les prix du marché. Tout ça est très encadré. Je ne peux inventer des prix. J’aimerais bien… mais ça m’est impossible. Certains le font. Pas moi. Moi, je dénonce les hors-la-loi. Faut pas déconner, non plus ! Les arnaqueurs, je les dénonce, c’est tout. Je n’ai pas peur de le dire. Et quand ils se prennent de grosses amendes, avec mes potes, les vrais, qu’est-ce qu’on en rigole. Les cons !… Normal, non ?

Là-dessus, il demandait son avis à l’immigré emprisonné.

Un sermon en guise de réponse, rejetée aussitôt.

— Pouah ! Celui-là, qu’est-ce qu’il nous fait… On croirait entendre un prof de philo. Un prof de philo chiant… Très chiant. Pouah ! Que tu es chiant, toi.

D’un pas, il recula.

— Un petit truc à régler.

Il se retourna, d’un geste. Il pointa son fusil de chasse en direction de l’armoire, celle dans laquelle Aurore se croyait bien cachée.

Il frappa dedans.

— Tu sors ! ordonna-t-il.


Repliée sur elle-même, la peintre se présenta à cet être ignoble, ce marchand d’humains.

— Parce que tu croyais que je t’avais pas repérée, lui dit celui-ci, en se marrant. Toi aussi, tu m’as pris pour un débile.

Il lui montra son arme à feu.

— Et maintenant, qui est débile ?

Apeurée, vacillante, Aurore toucha une figurine, la dixième d’une rangée de petits personnages en terre cuite alignés sur une étagère. Tous à l’apparence d’animaux sauvages.

Celle qu’elle rencontra, maladroitement, portait les traits d’un ours. Un ours au museau écrasé, mal dessiné. Un ours aux pattes arrière collées entre elles et posées sur un socle en plastique rigide. Un ours qui ressemblait assez à celui qui se trouvait en face d’elle.

Le bibelot se pencha, tomba en arrière, renversa l’ensemble de la collection.

Pensant sa fin sonnée, Aurore demanda clémence.

Le canon du fusil se déplaça et arriva au-dessus de son nez, entre ses deux yeux.

Un doigt sur la gâchette.

— Me tuez pas ! supplia-t-elle, implora-t-elle, pigna-t-elle. Je vous en prie. Je suis si jeune. Vous ne pouvez pas…

Avec une autorité, somme toute, contenue, l’homme armé commença par lui demander de remettre sur pied ce qu’elle venait de renverser. Aurore ne négocia rien et appliqua les ordres à la lettre.

Toutes les figurines, sur le meuble, elle les replaça, avec minutie.

— Maintenant, je peux m’en aller, avec mon amoureux ? essaya-t-elle, dans un deuxième temps, en se forçant à sourire au désagréable type, dont elle connaissait des difficultés à définir la réelle profession.

Un ravisseur ? Un revendeur ? Un trappeur ? Reconverti, le trappeur, dans le commerce d’êtres humains. Un commerçant ? Tout simplement.

— Aussi comique que l’autre, constatait celui-ci. L’autre barbu !… Vous avez déjà pensé à monter un duo, tous les deux ? Parce que, là, il y aurait moyen de faire de la thune. Qu’est-ce que vous êtes drôles, mes amis ! Des comiques. Deux comiques…

D’eux et non avec eux, il rigola, ouvrit ses mâchoires, montra ses molaires cariées.

La peintre lui livrait tout ce qu’elle portait sur le cœur. Tout ce qu’elle ressentait pour celui qu’elle considérait comme son seul amour. Aucune émotion d’apparue chez l’homme qui les retenait prisonniers. Contrairement à Fadi. Que, laissant déborder son imagination, elle commença à désigner en tant que demi-dieu. Une idée, comme ça. Histoire qu’il prenne peur des conséquences de ses actes, ce salopard qui les pointait, les maintenait. Qu’il prenne peur de la colère des dieux.

— Un demi-dieu, retint-il. C’est un demi-dieu. Nous sommes en présence d’un demi-dieu ? Et bien, dites-moi, les amis, ça veut dire que mes prix vont augmenter.

Au grand dam d’Aurore, il se réjouissait de la nouvelle, la fausse bonne nouvelle.

— Moi qui croyais avoir attrapé un simple barbu, ajoutait-il, le sourire aux lèvres. Rien qu’un barbu. Il n’en était rien. J’avais attrapé un demi-dieu.

Devant la déconvenue des prisonniers, il cria fortune.

Aurore démentit ses propos. Pour rien. Déjà, il comptait sur ses doigts :

— Trois mille, quatre mille, cinq mille euros… Un demi-dieu, combien ça vaut, ça ? Va falloir le vérifier… Est-ce qu’il me faudra l’attester, de sa qualité de demi-dieu ? A-t-il un certificat de conformité ?

Submergé de questionnements, qu’il extériorisait au compte-gouttes, il se tourna vers la peintre :

— Pourquoi tu dis que c’est un demi-dieu ? Pourquoi ça n’est pas un dieu ? Tout court. Ça vaut plus cher, un dieu, comparé à un demi-dieu. Bien évidemment que je pourrais le vendre plus cher, s’il s’agissait d’un dieu, ton barbu. Alors ? Pourquoi ça n’est pas un dieu ?

Puisqu’il refusait la version selon laquelle la peintre venait d’inventer cela, elle s’obligea à narrer une histoire qui contenait sa dose de pouvoirs magiques et de maléfices.

Pas plus convaincu, le ravisseur préféra estimer la valeur de sa prise à hauteur d’une prise de dieu. Sa dernière prise, un dieu. Il s’en félicitait.

Dans la minute qui suivit, il attacha Aurore, près de Fadi.

Passant d’une pièce à l’autre, afin de capter du réseau téléphonique et les surveiller en même temps, il contacta ses acheteurs, afin de leur signifier l’augmentation considérable, mais raisonnable, du prix de sa nouvelle fourrure. Une fourrure de dieu. La fourrure d’un dieu vivant. La fourrure d’un dieu vivant fournie avec le corps de ce dieu vivant. Un coffret, un cadeau. Une affaire.


La peintre et le migrant unis dans le malheur. Un destin commun hors de contrôle.

Ils ne maîtrisaient plus rien.

Ils attendaient.

L’inconnu les englobait.

Le commerçant continuait ses allers-retours et ses appels téléphoniques. Il négociait. Il jouait de la concurrence. Une tactique classique.

Ils ne le conseillaient pas. Ni Aurore, ni Fadi. Eux ne l’interpellaient que pour essayer de l’apitoyer. Mais, en période de vente, il demeurait imperturbable. Voilà, ce qu’à leurs dépens, ils comprenaient.

Les prisonniers s’étonnaient de l’entendre maîtriser différentes langues : européennes, africaines, américaines, asiatiques, océaniques. Il traitait avec une clientèle internationale.

Entre deux coups de fil, il vérifiait la solidité de leurs liens, en se servant d’un outillage particulier.

Aurore détourna le regard lorsqu’il vint lui parler, si près d’elle, ses lèvres effleurant sa joue.

Comme si ça pouvait l’intéresser, il lui résuma la situation :

— Je crois que je vais accepter une offre. On m’a proposé dix mille euros, en échange du dieu barbu. Ça vaut le coup, non ?

— …


— Le plus simple, proposa Aurore, dans un regain d’allant, pour vous comme pour nous, ce serait que vous nous relâchiez. Parce que…

Avant qu’elle finisse sa phrase, le marchand d’êtres humains lui enfonça une chaussette de sport suante et usée dans la bouche. Il l’entoura d’un ruban adhésif.

— Je t’ai pas demandé ton avis, exprima-t-il ensuite, manière de se justifier de cet acte hostile.

La colère, pas celle des dieux, celle de la peintre, monta en elle. Des injures lui vinrent. Par paquets. Elle ne put les évacuer. Empêchée.

Elle fronça les sourcils et elle regarda le sale type, avec intensité. Elle enrageait.

— On va s’en sortir, lui murmura à l’oreille Fadi, sans donner l’impression d’y croire.

Aurore se tourna vers son barbu, en rien un dieu, mais peu importe, elle l’aimait tel quel. Elle grimaça, saliva. La matière adhésive tenait en place. Tout autant que les liens fermés sur leurs poignets, aux deux emprisonnés, et sur leurs chevilles.

Fadi gardait son calme. Lui, au moins.

Il confia à la peintre :

— Les premiers jours en ta compagnie furent ceux de ta découverte. J’appris ce qui sommeillait en toi. J’explorai les richesses de ton brillant esprit. Je fus agréablement surpris de constater quelles valeurs nous partagions…

De la nostalgie emplit leurs corps capturés.

— Merde alors, tu vas me faire pleurer, ne put s’empêcher de l’interrompre et se moquer l’autre type, narquois.

Avant de dérouler du ruban adhésif sur deux centimètres. Et de mesurer la circonférence du crâne de l’immigré.

Il roula entre ses doigts ce qu’il n’enroula pas autour de son premier prisonnier.

— Tu as de la chance, toi, jugea-t-il, frustré, avant de lui arracher un long poil gris, histoire de montrer qu’il agissait, tout de même, en maître des lieux, encore et toujours, tout le temps ici-bas.

La boulette collante, il la jeta vers Aurore. Elle lui cogna le bout du nez.

— Trois points ! cria l’autre, qui se prenait, tout à coup, pour un basketteur auteur d’un panier derrière la ligne, lors d’un match dans lequel, évidemment, il marquait les derniers points. Au buzzer. Des points synonymes de victoire.

Il s’applaudit, en rythme.

— Je t’apprendrai, dit-il à la peintre.

Elle baissa la tête.

— T’es trop conne, toi, fustigea-t-il, la voyant peu ouverte à ses gamineries. On peut vraiment pas rire avec toi. Une artiste… Quelle artiste ?… Tien, au fait, vu que je t’ai sous la main, je voulais te dire : tes tableaux, ils sont… tellement moches. Tu dois pas en vendre beaucoup ?

Il savait qu’Aurore peignait, il la connaissait.

— Si vous voulez savoir combien elle les vend, ces tableaux, lui conseilla Fadi, il faudrait que…

— Non, je m’en fous, en fait.

— Parce qu’elle en vend beaucoup. Je vous assure.

— Je m’en fous, je te dis. La peinture, pour moi, c’est de l’histoire ancienne.

Aurore et Fadi apprirent, ainsi, son passé de peintre amateur. Sans grand étonnement, toutefois, car le village comptait de nombreuses associations artistiques.

Il peignit, raconta-t-il, avant de changer d’activité, oui, d’accord… Mais, finalement, cela ne changeait rien. Ils restaient prisonniers de lui. De sa bêtise. De sa cupidité.


Aurore mâchouillait le rebord de l’adhésif plastifié. Elle persévérait. Sa lèvre supérieure puis, en dessous, ses incisives se découvrirent.

Suite à une légère épilation de la zone située sous ses narines, un bout de chaussette apparut. Du jus nauséabond en coula.

L’autre type passait, à côté, là où ça captait, un énième coup de fil, celui-ci apparemment d’importance. On l’entendait émettre des sons l’indiquant.

Aurore parvint, en s’aidant de sa langue, à retirer une partie du ruban collant.

— Tu regrettes ? questionna Fadi. Tu regrettes notre rencontre ? Moi je ne regrette rien. J’ai découvert un monde méconnu grâce à toi.

L’ex-peintre amateur devenu crapule professionnelle revint vers eux.

— Bon, les gars, annonça-t-il, dans un ton neutre, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… J’ai une acheteuse. Pour onze mille euros. J’ai accepté la proposition. Vous partez demain matin. Tous les deux. En amoureux.


La peintre observa le vendeur d’humains consulter sa montre.

— Dans moins d’une heure, elle doit arriver, qu’elle a dit. Elle me propose onze mille euros pour deux nuisibles… Attendez voir. Un coup de fil à passer.

Celui-ci composa un numéro de téléphone.

— Attendez voir.

Une sonnerie, deux sonneries, plusieurs sonneries. Il attendit. Il arriva sur une boîte de messagerie vocale.

— Et merde ! pesta-t-il. Elle doit encore être en rendez-vous, celle-là. Les femmes d’affaires, je vous jure. Les femmes, je vous jure. Ou alors, elle est chez le coiffeur. Ou chez l’esthéticienne.

Une vibration. Il décrocha :

— Oui, c’est moi… Oui, j’attends votre visite… Oui, vous conduisiez… Oui, vous ne pouviez pas répondre au téléphone en conduisant. Je comprends… Je comprends… Oui, vous vous êtes garée. Pourquoi je vous appelle ? Un renseignement. Une question. Rien de grave. Vous me parliez de quinze mille euros pour mes deux nuisibles… Vivants, oui. Comme vous voulez. À vous de décider. Je vous les garde vivants ?

Il déplaça son mobile et regarda Aurore puis Fadi :

— Elle réfléchit, leur apprit-il.

Ils accueillirent la nouvelle sans sourciller.

Leur conversation téléphonique reprit. Par moments, le commerçant donnait l’impression de mener les débats. À d’autres, il semblait contraint de laisser l’interlocutrice poser ses conditions. Puis il raccrocha.

Il attendit quelques minutes.

Il reçut un message écrit. Il fournit le résultat d’une âpre négociation.

— Onze mille euros ! Pour vous deux. Qu’en dites-vous ?

Otages, collés, serrés. Marchandise. Aurore et son délogé.





ÉPILOGUE



Dans une boîte. En voiture, en train, en avion. Vers où ? Aucune idée. Trimballée.

La voilà, Aurore, à connaître des événements que lui raconta l’immigré. Passant de mains en mains. Gantées, certaines.

Quelle finalité à tout ça ? Ses décideurs, ses tortionnaires, ils possédaient ce pouvoir. Celui de savoir.

Vendue. Comme un sac de luxe, ou pour finir en sac de luxe.

La peintre tapait du poing, appelait sans qu’on l’entende.

Le migrant ? Séparée de lui dès le départ. Sa demi-sœur, son galeriste, son modèle. Dans ses pensées.

L’enquêteur ? Le cercueil qui s’ouvrit sur lui. Lui qui la sortit de là. Exténuée, elle le remercia. Il venait de la sauver.

Où ça ? Au bout du monde.

Aurore au centre d’un tentaculaire trafic d’êtres vivants, hommes, femmes, animaux.

Et son barbu ? Heureuse de ne pas finir dans des bocaux, en morceaux. Mais furieuse d’entendre, de la bouche de plusieurs représentants des forces de l’ordre, que, non, aucune personne ne correspondait à sa description de Fadi.

Des gifles en réaction, et un court passage derrière les barreaux pour la calmer. Tout ça pour ça. Endurer tant d’épreuves et, à son grand amour, devoir renoncer.

Pas de Fadi… Toujours pas de Fadi… Envolé.

Aurore espérait qu’il put s’échapper, et non qu’il se retrouve découpé.

Personne ne pouvait le remplacer. Depuis son escale à l’endroit de son cœur, il lui paraissait impossible d’aimer un autre que lui.

Des jours après, encouragée par Xavier à exposer le fruit de ses aventures, elle se remit à la peinture.

Ève, bien qu’écartée du projet, ne lui en voulait pas car, autant que d’autres personnes de son proche entourage, elle percevait les regards fuyants des habitants lorsqu’ils la croisaient.

La nouvelle apparence d’Aurore perturbait certains, des intolérants au changement. Clara la défendait. Elle disait, qu’à présent, elle pouvait vraiment l’appeler sa demi-sœur. Ensemble, elles en rigolaient.

L’exposition annoncée sur des affiches déroulées sur les vitrines de magasins fréquentés, Aurore recevait à l’atelier, non pas Fadi, encore introuvable, mais son galeriste.

— Ça approche ! disait celui-ci, afin de la motiver, près de la ligne d’arrivée.

Tous les villageois, quasiment, voulaient s’y rendre. Conséquence des rumeurs et de la promotion, ainsi que de la publicité certainement mensongère, assurée par Xavier.

La peintre se savait attendue. Elle restait, néanmoins, humble. Clara l’aidait en ce sens, en lui rappelant les périodes sans public et sans acheteurs. De longues périodes, en comparaison de la durée de sa carrière artistique.

Le vernissage se précisait. Les signatures appliquées signifiaient, au galeriste, quelles toiles peintes Aurore acceptait de lui fournir.

Les réseaux sociaux s’emparaient de l’événement. Et une page de créée là-dessus, une idée du galeriste inventif, encore lui, pas une idée de Fadi. Une page, qu’Aurore n’approuvait pas et qui relatait des informations croustillantes mais imaginées.

Elle laissait Xavier s’amuser avec les internautes friands d’indiscrétions. Celles qui paraissaient les plus grotesques, remarquait-elle, obtenaient le plus grand nombre d’avis, positifs ou négatifs, et d’étonnants commentaires.

Le jour de l’exposition finit par arriver.

Aurore accueillit les invités, gardant espoir de voir débarquer son barbu aimé.

Elle se trouvait au milieu d’une clique de critiques d’art, venus rédiger des articles de magazines spécialistes du domaine. Lorsqu’un bel inconnu apparut. De dos, lui.

Un inconnu ? Non, un connu. D’elle. Elle pensa. Elle espéra.

Elle se rapprocha.

— Fadi ?

Un visiteur de l’exposition se retourna.

— Pardon, Madame ?

— Non, rien. Je vous avais pris pour… Non, excusez-moi.

— C’est vous qui avez peint ça ?

Elle se garda de répondre et recueillit son avis sur les tableaux.

Après l’exposition, qui connut un succès départemental limite régional, Aurore retourna dans son atelier, retourna à ses peintures.

Des années après. Elle peignait. Elle achetait son matériel chez son fournisseur habituel.

Elle utilisait des pinceaux spéciaux, fabriqués à l’étranger. Leurs poils lui rappelaient, étrangement, la barbe de quelqu’un. Quelqu’un qui, jamais, ne réapparut.

Quelqu’un qui dut suivre ce qu’elle nommait la destinée du délogé.