Greg de Bana
Scénario de comédie (20 pages)
Résumé :
En Bretagne. De nos jours. Hervé, qui se fait appeler Apollon au quotidien, est du genre à vouloir se démarquer. Pour cela, il réalise ou plutôt essaie de réaliser divers exploits à la réussite improbable. Des exploits à hauteur de sa grandeur, raconte-t-il.
Un jour, il rencontre une jeune divorcée. De suite, il en tombe éperdument amoureux. Un amour à sens unique, c’est une évidence qu’il repousse.
Hervé alias Apollon est dans le déni. Il se lance un nouveau défi, un défi en mesure d’impressionner sa dulcinée. Aussi de faire taire quelques critiques qui le suivent depuis des années.
APOLLON LE BRETON
1. EXT. SOIR. RUE DU PATELIN
Des rires suivent HERVÉ lorsqu’il marche dans la rue. Il se retourne. Il fait face à un groupe de villageois aux vêtements sombres et ternes, tous sont à l’arrêt dans des postures étonnantes et rigolotes. Hervé fait de grands gestes comme s’il les invite à rentrer chez eux. Aucune réaction de leur part. Hervé les regarde dans les yeux, eux aussi le regardent dans les yeux.
Hervé se retourne, recommence à marcher en direction de son vélo rose qui est enchaîné à un poteau. Et les rires de moqueries reprennent, semblent l’agacer. Mais il poursuit sa route, bien décidé à retrouver son fidèle compagnon à deux roues.
Sur les côtés, derrière Hervé, s’aperçoivent quelques uns des villageois moqueurs en train de le montrer du doigt dans son dos. Celui-ci semble le ressentir. Malgré tout, il les laisse dire des choses sur lui.
Hervé arrive à sa bicyclette de couleur rose. Il s’accroupit à ses côtés, toujours entouré de moqueries rieuses. En utilisant une petite clef, il ouvre un cadenas puis il le retire d’entre les mailles d’une chaîne en métal.
Hervé se met à jouer avec la chaîne en métal, s’enroule de mouvements circulaires et ondulatoires, donne l’impression de charmer un serpent, tout ceci sous l’attention des villageois redevenus immobiles et scrutateurs. Dans une chorégraphie, ils agissent, en même temps, leurs corps ondulent en suivant les mouvements de la chaîne actionné par Hervé.
Hervé voit son pote WILLIAM le rejoindre.
Hervé stoppe la représentation improvisée.
HERVÉ
Apollon ne sait plus quoi faire d’eux. Trop de fans, Apollon !
Avec virilité, la main droite de William se pose sur l’épaule droite d’Hervé, le surprenant. William l’amène vers lui en le dirigeant vers l’autre côté de la rue, là où il y a un café.
WILLIAM
Viens avec moi, mon gars ! Laisse-les, ceux-là. Ils ont dû voir ton dernier exploit sur le net. Mais on s’en fout d’eux. Des tapettes !… On va aller discuter. Entre bonhommes.
William claque les fesses d’Hervé et Hervé pousse un petit cri peu masculin. William montre un visage d’étonnement et des rires des villageois retentissent. Hervé se reprend et pousse un cri bien masculin.
Hervé arrête William lorsque celui-ci l’invite à l’accompagner jusqu’au café situé à quelques dizaines de mètres de là.
HERVÉ
Eh ! Mon vélo, j’peux pas le laisser comme ça. On va le voler. J’dois l’attacher.
Hervé s’éloigne de William qui surveille les agissements du groupe de villageois moqueurs. Hervé vient chuchoter quelque chose à une partie du vélo qui ressemble à une oreille.
HERVÉ
J’en ai pas pour longtemps.
2. EXT. APRÈS-MIDI. PARC
Les yeux grands ouverts de FANNY, des yeux pleins de colère.
La bouche de Fanny s’ouvrant en grand, de plus en plus grand, en très grand. Avant qu’une suite d’injures sorte de là et elle sort de là en étant bipée à chaque mot prononcé.
Les doigts d’Hervé actionnent les freins de sa bicyclette rose. Une trace de freinage dans l’allée et le vélo d’Hervé stoppé, ce dernier regardant derrière lui.
Fanny, furieuse, vient l’enguirlander. Hervé voit ça arriver et ça le rend penaud. Il voit cette femme charmante se pointer, à quand même tendance à la reluquer quand elle se vide d’un trop plein d’insultes, celles-ci toujours bipées.
Hervé montre de l’attirance pour Fanny, cela se perçoit dans son attitude étrangement maladroite. Il manque de lui mettre un coup de vélo quand il en descend. Et il reçoit une nouvelles salves d’insultes qui sont à nouveau bipées.
Hervé sourit bêtement. Il laisse parler Fanny autrement que par des mots bipés. Il en apprend des choses sur elle.
FANNY
Divorcée, oui. Et comment que j’ai divorcé. Qu’il a divorcé. Enfin, c’est compliqué. Mais j’ai gardé la maison. Une grande maison avec une grande piscine. Je l’ai gardée. Rien que pour moi. Pour y baigner mes pieds, les beaux pieds de Fanny. J’ai été, je suis encore un peu, mannequin. En tant que mannequin, j’ai fait, je fais des photos de pieds. De mes beaux pieds que tu as failli écraser.
Le soleil commence à se coucher. Hervé et Fanny sont toujours l’un en face de l’autre. Quelques villageois aux habits ternes passent par là, affichent un sourire moqueur quand ils viennent à reconnaître Hervé. Ce dernier, bombant le torse, s’indique en parlant d’Apollon.
HERVÉ
Les fans d’Apollon. Ils suivent ses exploits. Les suivent avec jalousie.
FANNY
Avec qui ?
Un air songeur sur le visage d’Hervé. Fanny pouffe de rire.
FANNY
Je plaisante, idiot ! J’avais compris, j’avais compris. La jalousie, je connais ça. Que trop ça.
Hervé prend une posture montrant sa vexation. Il attend un moment comme cela puis il finit par répondre à Fanny.
HERVÉ
Apollon avait compris que Fanny avait compris. On se demande vraiment pour qui Fanny prend Apollon ? Fanny ? C’est qui Fanny ? Fanny ? Fanny ? Connaît pas de Fanny ? Personne connaît Fanny. Personne.
Fanny fait mine de partir en étant mécontente contre Hervé. Il cherche à la retenir, ne semble pas vouloir qu’elle s’en aille en ayant une mauvaise opinion de lui. Il cherche à lui attraper la main, semble vouloir lui présenter ses excuses. Fanny se dérobe. Hervé renverse son vélo. Il regarde son vélo. Il voit Fanny, le visage fermé, s’éloigner. Il l’interpelle.
HERVÉ
Eh ! Attend ! Fanny ? Pars pas comme ça. C’était pour déconner. Fanny, tu es sympa, tu es jolie. Apollon, pour toi, il… Il pourrait…
Fanny s’arrête. À grandes enjambées, Hervé réduit la distance la séparant de lui. Presque il s’agenouille en se rapprochant d’elle. Il est tout près d’elle. Fanny semble prête à l’écouter. Quelques villageois curieux tendent l’oreille.
FANNY
Apollon pourrait faire quoi pour moi ?
Les villageois curieux entourent Hervé et Fanny. Ils ne les regardent pas et ils font comme s’il étaient occupés à quelque chose. Mais il est évident qu’ils sont en train d’écouter leur conversation. Hervé et Fanny n’en paraissent pas dérangés. Fany les prend même à témoin de sa demande à Hervé.
FANNY
J’aimerais bien savoir ce qu’il pourrait faire pour moi, Apollon. Le célèbre Apollon. Celui qui réalise tant exploits. Et bien, je veux qu’il en réalise un rien que pour moi. Et pour mes abonnés. Je ne les oublie pas. Sur mon compte InstaBook, ils sont, tous les jours, un peu plus nombreux à venir voir mes photos de pieds, mes vidéos de pieds. Je sais ce que je veux, moi. Une vidéo, une nouvelle vidéo. Je filme mes pieds et Apollon, pour faire joli à côtés, pour le paysage, j’aimerais qu’il réalise, pour moi, son plus bel exploit. Pour cette vidéo, 100 000 vues, je veux. Voilà. Décidé. Alors ? Apollon, le célèbre Apollon, il peut faire ça pour moi, n’est-ce pas ?
3. INT. SOIR. MAGASIN DE BRICOLAGE
Hervé en train de parler à sa bicyclette rose pendant qu’il déplie, du bout du pied droit, la béquille.
HERVÉ
… et c’est là que j’ai dit oui. 100 000 vues, tous les jours Apollon il fait ça. Bon, tu attends là.
Hervé montre quelques difficultés à quitter son vélo sans antivol. Il sort une chaîne en métal d’une sacoche rose. Il l’enroule autour d’une roue et d’une machine placée dans l’entrée du magasin. Il ferme un cadenas sur la chaîne.
Hervé remonte un rayon du magasin de bricolage, descend un autre rayon, consulte des pancartes. Perplexe, Hervé. Il semble hésiter à demander conseil. Il marche dans un rayon, dans un deuxième, un troisième. Il finit par s’arrêter devant du matériel semblant l’intéresser. Il se sert. Il ouvre un emballage, sans que l’on sache ce qu’il contient. Ses yeux pointés vers ce qu’il déplie devant lui, les bras tendus. Sur ses habits roses, il enfile une tenue dont on ignore tout.
Le visage d’Hervé, avec ses contours recouverts d’une matière plastifiée, alors que celui-ci rejoint le rayon consacré à la salle de bain et ses grands miroirs.
Comme se trouvant dans une boutique de fringues à la mode, Hervé s’admire dans un miroir. Il porte une combinaison de protection grise.
HERVÉ
Cette horrible couleur. Et en plus, ça me fait des grosses fesses. Pourquoi je lui ai dit oui ?
4. (flash-back) EXT. APRÈS-MIDI. CHEMIN
Les yeux d’Hervé grands ouverts, la peur se lisant sur son regard. Le visage d’Hervé affichant de la peur.
WILLIAM (OFF)
Tu peux encore changer d’avis. Souviens-toi. Souviens-toi le mois dernier.
Ses membres semblent être désarticulés lorsqu’Hervé est en train de chuter et sa chute dure, dure, dure un certains temps avant qu’il finisse par rencontrer le sol de ce chemin de terre. Une roulade d’Hervé qui atterrit dans un fossé. La tête terreuse d’Hervé. Hervé crache de la terre en cherchant du regard quelque chose, un animal, un cheval arrêté là, à proximité. Hervé se relève, déterminé. Il avance vers le cheval. L’équidé hennit d’une manière qui donne l’impression qu’il se moque de lui. Vite fait, Hervé nettoie ses habits roses. Il marche vers le cheval et celui-ci avance de quelques pas, l’empêche de mettre la main dessus. Hervé se masse un genou douloureux, fait semblant de le masser. Le cheval l’attend, lui sourit. D’un coup, Hervé court vers le cheval qui se met aussi à courir. Il court, le cheval s’éloigne.
5. (flash-back) EXT. NUIT. RUELLE
Hervé continue de courir, ses habits roses sont déchirés.
WILLIAM (OFF)
Souviens-toi la semaine dernière.
Une horde de chiens féroces coursent Hervé qui slalome entre des poubelles et essaie d’éviter d’autres morsures.
6. INT. SOIR. CHEZ HERVÉ. PIÈCE PRINCIPALE
Hervé porte la combinaison de protection grise. Il est debout devant William assis sur le canapé-lit déplié en lit non fait. En provenance de la fenêtre ouverte, quelques rires de moqueries de villageois stationnés sur le trottoir jaillissent. Hervé ferme la fenêtre, ferme les volets, allume la lumière. Il s’assoit aux côtés de William qui lui passe la main dans le dos, le rapproche de son torse.
WILLIAM
Tu vas négocier ça. Tu vas pas te laisser avoir par cette gonzesse ? Tu lui dis d’accord mais pas avec des animaux. Les animaux ne t’aiment pas.
7. Photographies avec incrustation
Une photographie d’Hervé avec le nez cassé et une incrustation de William l’indiquant en l’entourant et en écrivant « nez cassé ». Une autre photographie d’Hervé, cette fois avec le bras cassé et une incrustation de William l’indiquant en l’entourant et en écrivant « bras cassé ». Une troisième photographie d’Hervé avec le visage recouvert d’un liquide marron et une incrustation de William l’indiquant en l’entourant et en écrivant « amour propre cassé ».
8. INT. SOIR. CHEZ HERVÉ. PIÈCE PRINCIPALE
Hervé retire la combinaison de protection.
HERVÉ
Ça fait de grosses fesses. Tu as raison.
9. EXT. APRÈS-MIDI. PARC
S’entend un chant d’oiseau quand Hervé parle à Fanny. Son attitude montre qu’il cherche à la persuader de quelque chose. Face à lui, Fanny fait la moue. Dans de grands gestes, Hervé reprend son discours, un autre chant d’oiseau survole ses paroles. À son tour, Fanny parle à Hervé, également sa voix est cachée par un chant d’oiseau.
Hervé et Fanny s’échangent des gestes et attitudes de provocation, de négociation, semblent convenir d’un accord à un moment, s’apprêtent à se serrer la main mais ils se retirent en même temps.
Hervé et Fanny dos à dos. Quelques mètres entre eux, l’allée du parc. L’ambiance et leurs positions donnent l’impression qu’ils vont s’adonner à un duel. Leurs mains forment des pistolets qu’ils semblent prêts à dégainer.
Ensemble, Hervé et Fanny se retournent, bras tendus, leurs mains en forme de pistolets braqués l’un sur l’autre. Ils font mine de tirer. Et deux villageois aux tenues sombres passant par là, se dirigent l’un vers l’autre, l’un contre l’autre se fracassent, agissant comme des munitions se rencontrant.
Les deux villageois se roulent par terre, en rigolant. Fanny les dégage, de coups de bottes, et elle vient finaliser un accord avec Hervé. Elle tend la main vers Hervé.
FANNY
J’ai réfléchi. Voilà ce que je te propose. Pour cette vidéo. Rien que pour moi. Je veux 1000 likes. Tu te débrouilles. Je filme mes pieds. Tu gères le décor. Ton plus bel exploit rien que pour moi.
10. INT. APRÈS-MIDI. MAGASIN DE BRICOLAGE
Songeur, Hervé arrêté devant une draperie posée sur un ensemble d’outillage ressemblant à un corps humain.
11. (rêvasserie Hervé) INT. APRÈS-MIDI. MAGASIN DE BRICOLAGE
Hervé, dans sa tenue rose habituelle, avec Fanny à son bras. Fanny remplace l’ensemble d’outillage et la draperie forme une robe de mariée qu’elle porte.
12. INT. APRÈS-MIDI. MAGASIN DE BRICOLAGE
Hervé sort de sa rêvasserie. Hervé brandit une tronçonneuse, en faisant une tête de psychopathe énervé, effraie quelques clients. Il repose l’outil jugé trop dangereux à manipuler. Hervé consulte sa montre. Hervé constate, sur un panneau, que l’heure de fermeture du magasin de bricolage est proche. Pris de panique, il court dans les rayons. Hervé parcourt un rayon qui lui semble interminable, donne l’impression de s’allonger, lui rappelle la fois où il coursait un cheval.
13. (souvenir flash-back) EXT. APRÈS-MIDI. CHEMIN
Le sourire du cheval. Le cheval qui hennit comme rigolant.
14. INT. APRÈS-MIDI. MAGASIN DE BRICOLAGE
Les lumières s’éteignent une à une. Hervé se dépêche de choisir un outil. Il s’agit d’une meuleuse.
15. INT. SOIR. CAFÉ. SALLE
Confiant, Hervé entre dans le café et entraîne avec lui quelques clients. Ces derniers se servent d’ustensiles présents sur place pour accompagner musicalement Hervé quand il se met à chanter le refrain d’une chanson.
Hervé danse et chante, d’autres clients forment une chorale autour de lui.
William veut parler à Hervé, ça se voit dans son attitude. Il veut lui parler mais il n’ose pas l’interrompre en pleine représentation.
William se rapproche lentement, attend qu’Hervé termine de chanter le refrain de la chanson. Mais son pote double le refrain, le triple même. William lui met un coup de coude viril et Hervé semble commencer à comprendre qu’il veut lui dire quelque chose, une chose d’importance certainement.
Hervé termine le refrain de la chanson chanté pour la quatrième fois de suite. Puis il salue son public. Hervé est chaleureusement applaudi, une rareté pour lui. Il en redemande. Il reçoit quelques autres applaudissements, ceux de William.
WILLIAM
Voilà, c’est bon. C’était super. Tu as terminé cette fois ?
HERVÉ
Apollon doit contenter ses fans. C’est pourquoi ?
WILLIAM
Fanny, tu la connais ?
La mine circonspecte d’Hervé.
WILLIAM
Oui, bien sûr que tu la connais cette gonzesse. Pas ça que je voulais dire. Juste que je te connais aussi. Je sais que tu es un sensible. Je voudrais pas te faire de mal. Tu es mon pote.
De l’inquiétude chez Hervé.
WILLIAM
J’ai mené ma petite enquête sur elle. J’en ai tiré des conclusions. Je connais ce genre de gonzesses. J’ai fréquenté. Avant de rencontrer l’amour de ma vie, la mère de mes enfants. Tu les connais. Il t’aime bien. Leur mère aussi. Elle s’est barrée, pas compris. La pute, elle s’est barrée. Avec mes quatre gosses, la pute. La pute, je l’aimais bordel de merde ! Pourquoi elle s’est barrée ?
William s’effondre en pleurs dans les bras d’Hervé.
WILLIAM
La pute, je l’aime, tu entends, mon poto, je l’aime. Putain, en train de chialer comme une gonzesse, moi, maintenant. Alors ? Tu m’écoutes, toi. Ta gonzesse. La Fanny, elle se moque de toi, je le sais, j’ai des preuves, je connais. Elle se moque de toi, et quand elle aura eu ce qu’elle veut, elle se barrera, avec les mômes, ou sans les mômes, elle a pas de mômes, elle, je crois pas.
16. EXT. SOIR. TERRASSE DU CAFÉ
Attablés l’un à côté de l’autre, Hervé et William. Un verre pour chacun. Hervé semble dépité et William sèche ses larmes avec un mouchoir. Hervé semble dépité et William se mouche dans le mouchoir. Hervé semble dépité et William range son mouchoir dans sa poche.
HERVÉ
J’arrête. J’arrête tout. C’est toi qui as raison. J’avais préparé un truc trop génial. Mais ça sert à rien. Tu as raison, je te crois, je me suis laissé berner. Apollon, il arrête sa carrière. Il arrête tout. Il n’y a plus d’Apollon. Hervé, moi c’est Hervé. Ton pote Hervé. On s’est connus à l’école tous les deux. Hervé et William, les deux potes d’enfance.
N’appréciant pas l’attitude défaitiste d’Hervé, William frappe du poing sur la table. Un pied se brise. La table se déboîte. La table n’est plus qu’une planche de bois par terre, aux pieds d’Hervé et de William. Leurs verres également par terre.
WILLIAM
Arrête !
HERVÉ
Oui, j’arrête.
WILLIAM
Non, arrête ! Arrête tes conneries. Apollon, il renonce jamais. C’est un guerrier. C’est pas une mauviette. T’es pas une mauviette. Tu le fais pour toi. Tu vas au bout de ton exploit.
17. INT. APRÈS-MIDI. LOCAL INFIRMIÈRE
En haut du bras gauche, Hervé se fait poser des points de suture. Il est assis, on ne voit que la main de l’infirmière qui s’active à le soigner.
Hervé tient son téléphone portable de sa main droite. Il se trouve sur le site du réseau InstaBook. Il compare son compte à celui de « Fanny Les Beaux Pieds ». Il s’aperçoit que celui de sa nouvelle rivale détient largement plus d’abonnés que le sien alors que tous les deux ont posté un nombre quasi identique de photos et de vidéos.
Alors que la pose des points de suture se poursuit, en utilisant son index droit, Hervé fait défiler les photos du fil d’actualité du compte « Fanny Les Beaux Pieds ». Il grimace, il regarde méchamment celle qui le soigne, semble prêt à lâcher quelques insultes mais se retient.
Les lèvres d’Hervé qu’il se mord afin d’éviter d’insulter.
Hervé continue de faire défiler les photos. S’arrête sur une. Commence à lire les commentaires.
L’écran du téléphone portable d’Hervé. Prenant les 3/4 de l’écran à partir de la gauche, une photo des pieds de Fanny. Dans le 1/4 droit en haut, apparaît un grand nombre de likes et de commentaires. En dessous, il y a une réponse de Fanny à un commentaire laissé par un de ses abonnés.
RÉPONSE COMMENTAIRE INSTABOOK DE FANNY
Oh merci ! C’est très gentil. Je suis touchée. Vous savez que vos avis comptent beaucoup pour moi. Bisous. Bisous.
18. EXT. APRÈS-MIDI. PARC
Hervé pose un lourd sac rose aux pieds de Fanny qui affiche un visage incrédule mais réjouit.
HERVÉ
Tout est là-dedans. Apollon a réussi, reste plus qu’à le refaire. En mieux. Pour ta vidéo. J’ai tout ce qu’il faut là-dedans. J’ai tout planifié. Sors ton mobile. On va filmer ça en live. Il faut du live. Si tu veux atteindre minimum le million de likes, il faut du live. Tu es prête ?
Suivant les recommandations d’Hervé, Fanny retire ses bottes, fait admirer ses pieds à Hervé. Fanny dégaine son mobile et commence à filmer ses pieds tandis qu’Hervé fait semblant de trifouiller dans le gros sac rose. Il s’agit, en réalité, d’une manière de faire diversion. Fanny occupée à filmer ses pieds, sans se douter de ce qui va arriver.
Hervé attend le bon moment, celui où il est certain que Fanny est concentrée sur sa tâche, se filmer lors d’un live pour les abonnés de son compte InstaBook « Fanny Les Beaux Pieds ».
Hervé choisit le bon moment pour dérober le téléphone portable des mains de Fanny qui reste sans réaction. Elle semble croire que cela a un rapport avec la mise en scène de la vidéo aux futur 1 million de likes. Elle commence à changer d’attitude quand elle voit Hervé s’éloigner d’elle et de ses pieds à filmer, son mobile en sa possession.
Suivie de Fanny, Hervé part se cacher dans un fourré. Il fait en sorte que le mobile reste bien connecté à la fonction live du compte InstaBook « Fanny Les Beaux Pieds ».
19. Vidéo live InstaBook
Le visage d’Hervé adossé à un arbre.
HERVÉ (EN MODE VIDÉO SELFIE)
Les confidences d’Apollon. Le sujet du jour : Fanny Les Beaux Pieds. Qui est-elle vraiment ? Fanny la prétentieuse, Fanny la vénale. Fanny la divorcée. Son mari a demandé le divorce, j’ai compris pourquoi en la fréquentant. Elle ne pense qu’à elle, qu’à ses pieds. Elle laisse croire que… Mais non, elle ment. C’est une menteuse, une allumeuse. Au début, je l’aimais bien. Apollon l’aimait bien, je veux dire. Jusqu’au jour où, la vilaine, elle s’est jouée de lui. Heureusement qu’Apollon il a des amis. Ils l’ont prévenu, l’ont mis garde. Ne pas se fier à cette Fanny, qu’ils ont dit.
William débarque et Hervé baisse le téléphone portable.
WILLIAM
C’est bon, c’est réglé avec l’autre gonzesse ? Parce que je vais pas rester attendre toute la journée, moi. T’oublieras pas de faire réparer ton vélo. Je suis ton pote. Je suis pas ton chauffeur.
HERVÉ
C’est bon. Apollon a juste eu un léger, tout léger souci avec son vélo. Il faut dire qu’il a mis la barre haut cette fois encore. Tu aurais vu les étincelles, c’était impressionnant. Et quand ça a explosé le pneu, encore plus impressionnant. Bon, ça, c’était pas forcément prévu mais le vélo, il en a vu d’autres. Il s’en remettra.
20. EXT. APRÈS-MIDI. PARC
Une main récupère le mobile de Fanny. Une main gifle Apollon une fois, deux fois. Cette main est celle de Fanny très en colère. Hervé prêt à protester. Fanny, qui a remis ses hautes bottes, envoyant une nouvelle claque, évitée par Hervé mais non par William.
William recule de quelques mètres et laisse Hervé et Fanny en tête à tête.
Fanny débute la lecture des commentaires liés à la vidéo enregistrée précédemment par Hervé. Les larmes de Fanny lui montent aux yeux, les larmes coulent sur ses joues. Elle se met à pleurer. Comme pris par la contagion, des villageois passant par là, pleurent à leur tour. William aussi. Hervé aussi.
HERVÉ
Je regrette, je regrette, pardonne-moi. J’aurai pas dû faire ça. Je regrette, je regrette.
Hervé donne l’impression de vouloir baiser les bottes de Fanny, il se penche vers elle. Il se prend un coup de botte dans le nez. Il se retrouve sur les fesses avec son nez en sang. Il se rentre des mouchoirs dans les narines. William essuie ses larmes et aide Hervé à se relever.
HERVÉ
J’aurais pas dû t’écouter. J’aurais pas dû lui faire ça.
WILLIAM
Te laisse pas avoir. Crois-moi.
Fanny croche William par le col de sa chemise. Nez à nez avec William, elle lui postillonne au visage en s’exprimant avec véhémence.
FANNY
Parce que c’est toi qui es derrière ça. À cause de toi, je suis la risée de tout le net. J’ose même plus regarde mon mobile. Ils se foutent de ma gueule. Sur mon InstaBook, ils se foutent de ma gueule.
HERVÉ
Apollon va faire un tour.
Énervée, Fanny, agrippée au col de William, cherche à le secouer, alors qu’Hervé entreprend une courte balade dans le parc.
FANNY
Ils se foutent de ma gueule sur mon InstaBook, tu entends ça ? Ils se foutent de ma gueule ! Tout ça à cause de toi.
21. EXT. APRÈS-MIDI. PARC. PLUS TARD
Hervé revient vers Fanny et William qui a la chemise déchirée et des griffures au visage.
HERVÉ
Ça y est. Ça s’est arrangé ?
Hervé se prend un coup de botte entre les cuisses. Il s’écroule par terre. À genoux, Hervé bouche bée.
22. (cauchemar Hervé) INT. MATIN. IMMEUBLE. CAGE D’ESCALIER
Hervé, coiffé classiquement, porte une tenue inhabituelle pour lui, un costard cravate sombre et terne. Ses chaussures sont des chaussures de ville. Il monte un escalier, une marche après l’autre.
23. (cauchemar Hervé) INT. MATIN. IMMEUBLE. PALIER
Hervé arrive à un palier. Face à lui, une porte sur laquelle une affiche indique un entretien d’embauche. Hervé l’ouvre.
24. (cauchemar Hervé) INT. MATIN. IMMEUBLE. SALLE D’ATTENTE
Hervé referme la porte derrière lui. Il se retrouve dans une salle d’attente. Sur des chaises, attendent leur tour quelques uns des villageois qu’Hervé croisent régulièrement dans son patelin. Ceux-ci portent exactement le même costume qu’Hervé sans que cela semble l’étonner. Il prend place au milieu d’eux, s’installe sur la seule chaise restée vide. Il commence à agir comme eux lorsqu’ils croisent, décroisent leurs jambes, se servent de magazines, tournent les pages de leurs magazines. Il continue d’agir comme les autres personnes présentes dans cette salle d’attente lorsque celles-ci reposent leurs magazines, en choisissent d’autres, les échangent avec leurs voisins de gauche. Les magazines passent de main en main jusqu’à ce qu’Hervé se retrouve avec le même magazine qu’au départ. Ils lisent tous, en attendant leur tour. Une autre porte que celle de l’entrée entrouverte et, comme un seul homme, ils se lèvent tous en même temps. Tel un troupeau de moutons, se ruent vers l’ouverture. Hervé suit le mouvement sans sembler pouvoir faire autrement.
25. INT. APRÈS-MIDI. CHEZ HERVÉ. PIÈCE PRINCIPALE
Dans son lit aux draps roses, vêtu d’un pyjama rose, Hervé se réveille de ce cauchemar en criant. Son front dégoulinant de sueur. Progressivement, il semble se rassurer en constatant que son univers coloré est toujours là.
26. INT. APRÈS-MIDI. CHEZ HERVÉ. SALLE DE BAIN
Derrière un rideau rose, Hervé prend une douche en chantonnant une partie du refrain de la chanson « Au bout de mes rêves ».
27. INT. APRÈS-MIDI. CHEZ HERVÉ. SALLE DE BAIN. PLUS TARD
Hervé se coiffe avec une brosse rose, en s’admirant dans un miroir aux contours roses, en chantonnant une autre partie du refrain de la chanson « Au bout de mes rêves ».
28. INT. APRÈS-MIDI. CAVE HERVÉ
Hervé attrape son vélo rose par le guidon et le sort de sa cave personnelle.
29. EXT. APRÈS-MIDI. PARC
À bicyclette, Hervé descend une allée du parc sans croiser Fanny.
Le visage d’Hervé qui chantonne, en pédalant, une troisième partie du refrain de la chanson « Au bout de mes rêves ».
Générique de fin de film.
30. (reportage TV) EXT. SOIR. RUE DU PATELIN
Le titre du reportage TV consacré à Hervé est : « Hervé et ses lubies ».
Suivi par une équipe réduite de tournage d’un reportage, alors qu’il marche sur le trottoir en poussant son vélo rose à la roue arrière crevée, Hervé parle à une caméra braquée sur lui.
HERVÉ
De nouveaux défis ? Apollon y songe, bien entendu. Apollon a toujours plein de bonne idées pour ces choses-là. Alors, voyons voir. Déjà, il y aura…
Des passants curieux s’intéressent au tournage du reportage TV et ne semblent plus moqueurs envers Hervé.
HERVÉ
(parlant à une caméra).
… Oui c’est bien, ça aussi. Apollon vous tiendra au courant. Vous viendrez filmer. On fera plein de vues sur InstaBook.
Les villageois auparavant moqueurs frappent dans leurs mains quand Hervé se met à chanter un bout du refrain de sa chanson favorite.
Le bureau d’un producteur. Un contrat d’une proposition de long métrage, qui est un biopic d’Apollon, posé sur une table devant Hervé qui paraît hésiter à le signer et posant ses conditions.
HERVÉ
Bon. Maintenant qu’on s’est mis d’accord sur ce qu’Apollon veut, on va pouvoir discuter de ce qu’Apollon ne veut pas. Apollon c’est Apollon. Vous comprenez ?
Tous droits réservés – Greg de Bana
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